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N°88

AXEL BAUER – Guitaraholic

Le génial Axel Bauer ne fait jamais rien comme tout le monde. Ainsi, il a décidé d’enregistrer le best of célébrant ses 30 années de carrière dans les conditions du live entre les murs du mythique studio parisien Ferber. Une occasion rêvée de nous entretenir avec cet artiste unique, songwriter, chanteur, mais avant tout guitariste.

Tous ceux qui ont posé leurs deux oreilles sur les albums d’Axel Bauer ont pu identifier depuis bien longtemps qu’il y a un excellent guitariste embusqué derrière son image de chanteur/songwriter. À ce titre, le solo que le rockeur parisien a envoyé en 1983 sur « Cargo », l’un des hits stratosphériques du répertoire français, reste une parfaite illustration du chorus bien à propos n’ayant d’autre vocation que celle de servir la chanson, et qui développe une histoire dans l’histoire. Évidemment, la dimension guitaristique du bonhomme prend toute son envergure sur scène, probablement le seul endroit où il s’offre le bonheur d’être pleinement lui-même. Le déploiement de son arsenal y prend d’ailleurs des allures de festin bacchanal, avec, notamment, un double pedalboard MIDI savamment élaboré, qui gère automatiquement ses changements d’effets avec le logiciel Ableton Live (vous avez dit geek ?) Axel nous avait envoyé avant l’été une copie de son album Live à Ferber, un best of vraiment pas comme les autres, qui réactualise les chansons phares de son répertoire (anciennes et contemporaines), mais également le regard qu’il porte sur chacune d’entre elles. Cette performance, capturée en studio, mais sans filet de sécurité, porte un éclairage authentique sur la personnalité de ce seigneur. Guitare Xtreme Magazine a profité d’une résidence de l’artiste au studio Planet Live pour partager avec lui un déjeuner, occasion d’évoquer sa carrière et sa relation avec la six-cordes à bâton rompu et en toute décontraction. Go !

Tu es un rockeur dans l’âme, mais le public te perçoit comme un chanteur de pop. Acceptes-tu cette étiquette ?
Je peux l’accepter, oui. En France, dès que l’on a des morceaux qui marchent, on devient un chanteur de variété quoiqu’il arrive. Il n’y a pas tant de groupes que ça jouant du rock pur et dur qui ont émergé chez nous, à part Trust, Noir Désir et quelques autres, des gens qui ont bâti des œuvres. Il faudrait peut-être se demander pourquoi…

As-tu l’impression d’avoir toujours été libre de tes choix ?
Ma maison de disques me laissait beaucoup de liberté, mais j’étais bien prévenu que si je prenais l’initiative de pousser mon super morceau rock bardé de riffs, personne ne me suivrait, et j’ai vécu cette situation. On me donnait des retours, comme quoi les radios ne voulaient pas passer mes titres parce que la guitare était trop en avant ou trop distordue. A un moment, il faut accepter de faire certaines concessions. Ce sont pour les mêmes raisons que les mastodontes du hard rock comme Aerosmith ou Scorpions se sont mis à faire des ballades. Moi j’ai trouvé mon équilibre en faisant du rock sur scène et de la variété sur mes disques.

« J’ai trouvé mon équilibre en faisais
du rock sur scène et de la variété
sur mes disques. »

 

 

Je crois que tu avais même tenté l’aventure outre-Manche…
Oui, j’ai même été le premier français à signer sur EMI Londres. C’est Dave Ambrose (mythique directeur artistique ayant travaillé avec Fleetwood Mac, Jeff Beck ou encore Rod Stewart ndlr) qui m’avait proposé un contrat. J’ai fait mon premier album avec Howard Gray, qui avait produit Simple Minds et Dave Bascombe (Depeche Mode, Peter Gabriel, Tears For Fears ndlr). J’ai joué avec les Pogues et les Damned, et je traînais avec les gars de Sigue Sigue Sputnik. Mais même là-bas, à cette époque, il était de bon ton d’utiliser des séquenceurs et des machines, dans le sillage de groupes comme The The. Faire du rock à la manière de Motörhead en 1985 en Angleterre, ce n’était vraiment pas évident. Pourtant, j’étais managé par Ron Smallwood & Andy Taylor, qui s’occupaient entre autres d’Iron Maiden. C’est par leur intermédiaire que j’avais pu rencontrer Lemmy, que je trouvais beaucoup moins rock que moi (rires).

Et donc ensuite, retour en France et paroles écrites en français…
Je chante quand même en anglais sur mon premier album. Je pouvais le faire parce que j’étais bilingue, mais ça sonnait totalement différemment. Il y a eu une petite brèche en France à cette époque, durant laquelle on pouvait se le permettre, mais ça n’a pas duré, alors oui, j’ai développé le français. Quand tu chantes en français, les gens se raccrochent beaucoup plus à la signification du texte et leur fascination se porte moins sur un univers musical, ce qu’il faut accepter. En revanche, même si la langue française a tendance à nous emmener vers la variété, je ne pense pas faire de la variété pure, parce que le rock reste clairement ancré dans mon vécu musical. J’ai toujours eu le culot d’être un rockeur et je défi quiconque de jouer mieux que moi « My Generation » (rires).

Tu faisais allusion aux chansons qui marchent. Tu as la chance d’avoir écrit « Cargo de Nuit » ou « Eteint la lumière », qui sont des hits générationnels. Étais-tu dans un état d’esprit particulier lorsque tu les as composés ?
Oui, il se passe quelque chose de vraiment différent lorsque tu travailles sur ces chansons-là, qui finissent par passer en radio et marquer beaucoup de gens. Tu te sens tellement immergé dans le processus créatif que toi-même, tu disparais. Il y a « quelque chose » qui prend la place de ta personnalité, un peu comme si tu baignais dans un inconscient collectif, un endroit où tout le monde est d’accord.

Comment atteint-on cet endroit ?
C’est difficile à faire, surtout aujourd’hui. Nous perdons de plus en plus cette possibilité, car nous sommes tous happés par un besoin d’exister. Nous avons du mal à nous extraire de ce monde ultra épileptique et connecté. Avec l’émergence des réseaux sociaux, nous avons tous l’impression d’être des gens très importants, et les entreprises technologiques nous le font croire, à grand renfort d’amis virtuels et d’objets magiques. Or, quand on se met face à l’idée d’écrire une chanson qui va atteindre émotionnellement les gens, on part du postulat que nous sommes déjà quelqu’un d’important, alors qu’en réalité nous sommes insignifiants. Notre vie peut être soufflée en une seconde. Pour y parvenir, il faut pourtant atteindre cet état d’abandon, qui se crée dans le néant. D’ailleurs, lorsqu’un songwriter essaie de passer par le filtre de sa propre personnalité pour pondre un titre universel, ça ne marche pas, ça donne de mauvaises chansons. Plus j’avance et plus je prends conscience de cette dimension médiumnique, cette notion de « laisser place ».

Laisser quelque chose s’exprimer à travers soi, cela rejoint presque le shamanisme…
En 1991, je suis parti durant deux jours dans la montagne avec des shamans pour prendre le peyotl (cactus hallucinogène ndlr). Il est bien possible que durant ce laps de temps, j’ai été quelque chose d’autre que moi-même. J’ai pu entrevoir un monde tellement différent. Je pouvais voir l’énergie, et d’ailleurs, tout n’était qu’énergie, et nous nous accordions les uns les autres sur des bandes d’énergie. Cependant, j’avais conscience de mon « moi » ou de mon « absence de moi ». Dans la musique, quand elle est bien faite, on peut toucher du doigt une expérience similaire.

« En 1991, je suis parti durant deux jours dans la montagne avec des shamans pour prendre le peyotl. »

Parler d’Hendrix semble être une bonne transition, tu ne penses pas ?
Hendrix, lorsque j’apprenais à jouer, c’était quasiment de l’envoûtement. Je me suis cassé la tête à essayer de jouer ses plans avec ma Flying V et mon petit ampli Novanex à transistors, jusqu’à ce que je réalise que c’était impossible.

Tu nous avais même parlé de ces rêves durant lesquels tu communiquais avec lui…
Oui, c’est une histoire bien réelle. Je le retrouvais dans un parc, je m’asseyais sur un banc et il me donnait des cours de guitare. De toute façon, Hendrix était un shaman. Il avait une énorme technique, mais son approche restait instinctive, et la plupart de ses solos racontent des histoires, comme des conversations qu’il entretient avec l’auditeur, et c’est d’ailleurs cela qui me fascinait dans son approche de la guitare. Je pense que son jeu reste inquantifiable et inanalysable, parce que c’est la vérité de son âme qui transparaît dans ses notes. Il s’agit véritablement d’une forme de magie. On peut se rendre compte qu’il est l’héritier de Buddy Guy, Albert King et aussi de Curtis Mayfield dans les rythmiques à la « Castles Made of Sand », mais certaines phrases qu’il joue sonnent comme des expressions qui lui sont propres. J’avoue qu’à l’âge de 30 ans, je voulais devenir Hendrix. Mais bon, je n’étais pas noir, alors ça commençait plutôt mal (rires).

Quelle est ta façon d’appréhender le travail de l’instrument aujourd’hui ?
Elle a évoluée avec les années. Pendant très longtemps, j’ai été du genre instinctif. Dès le départ, j’ai eu des possibilités naturelles pour jouer assez vite, mais sans vraiment intellectualiser quoi que ce soit. Lorsque j’étais débutant, le guitariste le plus rapide était John McLaughlin. C’est le premier mec que nous avons entendu enchaîner les pentatoniques à une vitesse fulgurante et de façon très métronomique. Al Di Meola était de la même trempe, mais son univers byzantin me parlait moins. Donc, il y avait ce pattern ultra connu à seize notes que McLaughlin bombardait sur deux cordes, et que je voulais absolument réussir à jouer. L’obstination aidant, ma main s’est construite, mon corps s’est adapté, et ça a marché.

Le corps créait la fonction, mais sans que tu aies la moindre conscience d’être en train de te forger une technique particulière…
Voilà, et je n’ai jamais réfléchi précisément à ces histoires d’angle de médiator, de rotation du poignet et tout ça. Je me contentais de faire. Maintenant, je pense que c’est intéressant d’intellectualiser la technique à partir du moment où on a atteint un certain stade de vélocité, mais également de construction musicale. Parce que si on aborde les choses de façon analytique en écoutant les conseils de tous ces mecs qui nous montre comment il faut faire, on ne s’amuse pas, on ne crée rien, alors autant laisser tomber l’instrument. Après, bien sûr qu’il y a des techniques.

Amplis :
– Combo Hot Rod Anniversary (HP Celestion)
– Tête JMP Plexi (modifiée par VHM pour l’adjonction d’un second canal)
– Baffle Port City
– Schukos blindés Doc Music Station

Effets :
– Pédalier Pedaltrain
– Patch bay Musicom Lab (10 loops)
– Fulltone Octafuzz
– Wah wah VL Effects
Loop 1 : MXR Phase 90
Loop 2 : Vemuram Jan Ray & Fulltone OCD
Loop 3 : VL Effects Od-one Red Tone (drive pour les solos)
Loop 4 : Electro Harmonix Ring Thing et Superego
Loop 5 : MXR Carbon Copy (pour les effets synthés expérimentaux)
Loop 6 : TC Electronic Shaker Vibrato
Loop 7 : Providence ADC-4 Anadime Chorus
Loop 8 : Drybell Vibemachine V-1
Loop 9 : Eventide H9 (pour l’harmoniseur)
Loop 10 : Strymon TimeLine et Big Sky

A ce sujet, je suis toujours assez admiratif de ta façon de bender les cordes…
Quand j’avais seize ans, je suis entré dans un magasin de musique, et il y avait Mauro Serri qui tapait le bœuf avec des mecs. Ce jour-là, j’ai vu quelqu’un qui savait vraiment tirer les cordes avec l’appui sur le pouce et une justesse absolue. J’ai lui ai demandé de me filer des cours. Pendant un an, il ne m’a rien fait faire d’autre que de la rythmique, et c’est lui qui prenait les solos. Finalement, c’était une bonne école, parce que cette frustration a fait grandir ma soif d’apprendre et d’évoluer. Cependant, j’ai longtemps fait de la résistance par rapport à l’apprentissage. Je maîtrisais certaines choses comme les intervalles, parce que c’est important de développer une oreille relative pour improviser, mais il y avait comme une peur de perdre mon originalité en passant par un enseignement trop didactique et structuré.

Travailles-tu toujours la guitare comme un stakhanoviste ?
Je joue au minimum cinq heures par jour, parfois beaucoup plus. Il y a deux ans, fin 2015, après la tournée Autour de la guitare, j’ai commencé à prendre des cours avec Jean-Michel Kajdan, essentiellement orientés autour de l’harmonie et du jazz. Mon père était batteur avec Django Reinhardt. Tous ses copains étaient jazzmen. J’ai toujours entendu beaucoup de be- bop, et ce style est comme imprégné en moi. J’ai donc entrepris tout un travail afin de me familiariser guitaristiquement avec ce langage. Cela réclame énormément d’efforts. Je bosse des standards, tels que « Giant Steps », ou des phrases de Charlie Parker. Mon ambition n’est pas d’aller directement dans le bop, mais je pense qu’un musicien désireux de maîtriser son instrument est obligé d’en passer par là. Mon jeu s’est sincèrement amélioré, même par rapport à l’époque du Live à Ferber, sur lequel on sent que j’accroche à certains moments. Je manquais de liberté et mon vocabulaire n’était pas aussi riche.

 

En fait, c’est très difficile de te définir guitaristiquement et musicalement…
C’est vrai, je suis toujours emmerdé avec ça. Il faut comprendre que ma culture est hyper éclatée. Ma tante pianiste Évelyne Crochet, Grand Prix de Rome, était élève de Rudolf Serkin et de Nadia Boulanger. Elle a joué une dizaine de fois au Canergie Hall avec le Boston Symphony Orchestra, et nous avions son piano Steinway à la maison. Quand elle venait, elle jouait merveilleusement des œuvres de Bach ou de Fauré. Parallèlement, avec mon père, je me goinfrais du Bill Evans et du Django Reinhardt, sans même savoir qui ils étaient, mais aussi des œuvres de compositeurs classiques contemporains comme Krzysztof Penderecki. Toutes ces musiques représentaient ma variété à moi (rire). Quand on m’a demandé de jouer du Francis Cabrel en colo, je suis tombé des nues, tandis qu’une pièce de Penderecki ou un thème d’Oscar Peterson, ça me parlait plus. Ensuite, j’ai découvert les Who, et je me suis engouffré dans le rock qui est devenu ma musique. Donc, naturellement, je ne comprenais pas que l’on compose des chansons avec juste des accords Majeurs. Da ma chanson « Cargo de Nuit », il y a des renversements, et des sonorités lydiennes et arabisantes. J’étais déjà loin de ça.

 

Pourquoi as-tu adopté ce gros pedalboard piloté en MIDI ?
Parce qu’aujourd’hui, quand je monte sur scène, je suis conscient que je joue de deux instruments à la fois, guitare et chant, et qu’il faut que les deux soient en paix l’un part rapport à l’autre. Ils ne sont pas toujours en symbiose, alors il y a presque une troisième entité dans l’équation, qui est comme le chef d’orchestre. Cela réclame beaucoup de travail, au niveau du souffle et de la gestion corporelle. C’est pour cette raison que j’en suis venu à ce système MIDI pour les effets, et c’est juste génial. Je suis encore surpris de pouvoir passer d’un gros grain fuzzy avec un POG2 à l’octave inférieure à un tout petit son complètement planant sans avoir à appuyer sur le moindre switch et en étant libre de mes mouvements. Je suis beaucoup moins angoissé qu’avant. En plus, comme tout n’est pas MIDI, je peux encore jouir du plaisir d’enclencher certains effets à la volée.

La contrepartie, c’est qu’il faut tout clicker…
Oui, mais si tu as de bons musiciens, ce n’est pas tant une contrainte que ça. Personnellement je préfère, car parfois, avec la ferveur du public, on est tenté de jouer un morceau beaucoup plus vite, et à la réécoute, ce n’est pas vraiment musical. Le click ne tue pas la spontanéité, et tout dépend de la façon dont il a été programmé à la base. On peut aussi faire durer une intro ou s’exprimer durant les ad libs.

Nous avions déjà évoqué la possibilité d’un album d’Axel Bauer totalement orienté guitare. Où en es-tu ?
Désormais, rien ne m’en empêcherait. Envisager un tel projet chez Universal aurait été difficile, mais plus maintenant. Je fais beaucoup de live, et dans mes concerts, il y a énormément d’improvisation. Je le fais donc d’une certaine façon, car cela n’est pas incompatible avec le chant. Cependant, c’est vrai, je n’ai pas fait d’album purement guitaristique. J’en serais tout à fait capable, peut-être en jouant des reprises de blues, comme je suis un grand fan de Johnny Winter, et même si je ne suis pas un pur guitariste de blues, je pourrais le faire à ma façon. C’est peut-être vers cet endroit que m’amène le travail que j’effectue sur la guitare en ce moment. •

Ludovic Egraz