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N°83

Bob Lanzetti – Snarky Puppy – Tour de force

Le trajectoire météorique de Snarky Puppy a de quoi clouer le bec des vieux ronchons adeptes du « c’était mieux avant » et qui continuent de croire que la fusion n’a pas évolué depuis le Chick Corea Elektric Band, Uzeb et Spyro Gyra. Le collectif New Yorkais, au-delà d’être une association de talents hors-normes, est la première formation estampillée jazz à aborder la gestion de son image et ses stratégies marketing à la manière des groupes de pop, usant habilement de YouTube et des réseaux sociaux pour mettre en avant des vidéos très abouties en termes de réalisation (le leader et bassiste Michael League est un cerveau). Au centre du débat, il y a évidemment la musique à la fois complexe et arrangée, suffisamment savante pour exciter les musiciens purs et durs, mais assez digeste et mélodique pour attirer le néophyte, sans parler de ce concept à trois dimensions tout à fait unique, puisque Snarky Puppy, groupe à géométrie variable, peut tourner en grande formation orchestrale, en formation instrumentale, ou bien avec des chanteurs. Nous avons profiter de la sortie du nouvel album Culcha Vulcha et du récent concert à l’Olympia pour rencontrer Bob Lanzetti, l’un des guitaristes du groupe. Il nous a accueillis backstage avec beaucoup de générosité.

Par Quentin Godet
Traduction : Ludovic Egraz

« Avec ce groupe, il y a une notion d’improvisation collective. »

 

Est-ce la première fois que tu joues à l’Olympia avec Snarky Puppy ?
Non, c’est la seconde fois. Nous avons joué ici l’année dernière avec le Metropole Orkest. J’en garde un excellent souvenir, et nous aimons beaucoup jouer en France. Ce soir, c’est la troisième date française, et ensuite, nous partons pour Clermont-Ferrand et Lyon.

Quel est votre état d’esprit durant cette tournée ? Qu’avez-vous envie de partager avec les gens ?
Bonne question ! Ce n’est pas spécifique à cette tournée, mais vous voulons toujours transmettre aux gens de l’énergie positive, surtout avec tout ce qui passe dans le monde actuellement. Franchement, le contexte politique et social n’est pas très engageant ni très inspirant, alors nous essayons de donner le change avec notre musique et de faire en sorte que les gens se sentent bien. Autrement, les morceaux que nous jouons dans ce set sont relativement nouveaux, nous sommes pour ainsi dire en train de les roder. Culcha Vulcha est le premier véritable album studio que nous sortons depuis Tell Your Friends , et nous sommes passés par différentes transitions avec des disques mixant studio et live. De plus, cette mouture du groupe est nouvelle, puisque nous avons trois nouveaux musiciens à bord. Nous essuyons les plâtres, en quelque sorte.

Comment travailles-tu avec Michael League ? Etes-vous libre d’écrire vos propres parties avec Mark Lettieri et Chris McQueen ?
C’est un peu les deux. Michael compose, je dirais, 70 % du matériel, et nous apportons tous des morceaux supplémentaires ici et là. Généralement, quand un musicien propose une compo, il apporte toutes les parties, du moins les principales, à savoir les thèmes, l’harmonie, les lignes de basse et la structure globale, mais évidemment, tout est susceptible de changer, et les portes sont toujours ouvertes pour toutes sortes d’idées et suggestions. Si Michael compose un titre à la guitare comme cela a été le cas pour « shofukan », alors je reste dans les clous, et je joue soir après soir presque exactement ce qu’il a composé. En revanche, « Quarter Master » est très ouvert, et on peut apporter librement de la matière. Mais bien sûr, concert après concert, nous ne jouons pas exactement la même chose, parce qu’avec ce groupe, il y a une notion d’improvisation collective.

Comment vous répartissez-vous le boulot entre guitaristes ?
Souvent nous arrangeons les parties de guitare tous les trois. Nous essayons de nous répartir les rôles de façon efficace. L’un de nous pourra jouer un voicing d’accord identique à celui du clavier afin d’épaissir le son, tandis qu’un autre doublera les cuivres avec une mélodie. Sur les plans funk, on joue rythmique tous les trois. Souvent, j’écoute ce que font les autres et je cherche ma place. Mais là encore, les tâches peuvent se répartir différemment au bout d’un moment, et rien n’est gravé dans le marbre.

Le fait que vous soyez parfois trois guitaristes, ou deux voire un seul est-il dû à un choix purement artistique ?
Bonne question ! Actuellement, il n’y a la plupart du temps qu’un seul guitariste dans la formation, du moins pour ce qui est du live. Michael préfère prendre deux claviéristes plutôt que deux guitaristes, et bien sûr, il y a aussi un paramètre financier qui entre en ligne de compte, parce que les conditions sont de plus en plus drastiques, et ce pour tout le monde. Donc, s’il n’y a qu’un seul claviériste de dispo pour une tournée, il y aura deux guitaristes.

Avec quel matériel tournes-tu en ce moment ? Commençons par la guitare…
En ce moment, ma gratte principale est une Tokai TST56 de 1992, et pour tout t’avouer, je l’ai acheté sur Ebay il y a des années. Les micros ne sont pas d’origine, et l’ancien propriétaire avait installé un kit Lindy Fralin Blues Special. Je la trouve fantastique. Les frettes ont aussi été remplacées par de bonnes grosses jumbos, du genre parfaites pour le blues. Elle me convient telle quelle. La seule modification que j’ai apportée, c’est l’installation du système John Suhr Noiseless (intégré sur la plaque arrière NDLR). Cela permet d’utiliser de bon single coils à l’ancienne, mais sans se coltiner le buzz qui va avec. J’ai aussi opté pour un chevalet Callaham. Cette boîte américaine fabrique des vibratos vintages conformes aux vieux Fender et d’excellente qualité. En ce moment, les gars de chez Fodera sont en train de me créer une guitare qui reprendra plus ou moins les mêmes caractéristiques. Je vais l’avoir durant l’été, et j’ai hâte de poser les doigts dessus. Toutes les mes guitares sont montées en .010/.046 D’Addario.

Et concernant tes effets ?
Ça change un peu tout le temps. Pour cette tournée, j’ai pu emporter mon gros pedalboard. Il y a une Box of Rock Zvex, que j’utilise simplement pour « breaker » un peu l’ampli, une Maxon OD808 et une Zvex Fuzz Factory, qui est absolument démente. Ça, c’est pour les grains. J’ai une pédale de volume Goodrich, une Whammy Digitech acquise très récemment, un POG2 Electro-Harmonix, un delay Boss DD-6, un tremolo Empress, et un delay Nemesis de chez Source Audio. À part la Whammy et le POG, il n’y a rien de très rock’n’roll.

Les amplis que vous utilisez ont un grain très Fenderien…
Nous jouons tous avec des amplis Supro. Ils sont super, et nous les avons depuis cinq ans.

Es-tu du genre à chopper des crises de GAS ?
J’ai des phases on va dire, mais sans plus. Tu sais, je vis à New York et je n’ai pas de voiture, alors je m’arrange toujours pour avoir un rig facilement transportable et comprenant tout ce qu’il y a de plus essentiel. C’est la première fois que je peux me lâcher, parce que nous voyageons en tour bus. Les tournées où nous sautons d’avion en avion nous obligent tous à tourner avec un matos réduit.

Et les deux autres ?
Mark est un peu plus branché matos que Chris et moi, mais dans l’ensemble, nous sommes raisonnables, même si à chaque fois que nous nous voyons, chacun a un peu petit quelque chose de nouveau et peut se la raconter (rires).

Adaptes-tu ta façon de jouer et d’interagir lorsque tu es seul à la guitare ?
Oui, cela remet pas mal de choses en question. Il y a des avantages et des inconvénients. À plusieurs nous pouvons développer des choses plus riches et c’est un grand kiff de jouer avec Mark et Chris. D’un autre côté, c’est hyper plaisant d’être seul à la guitare, car j’ai beaucoup plus de liberté en termes de placement, et je peux me permettre d’essayer plus librement des trucs marrants. Je dirais que la configuration que je préfère, c’est quand nous sommes deux.

« Je crois que c’est la foi en notre musique et aussi notre amitié qui nous a permis d’arriver là où nous sommes aujourd’hui. »

Joues-tu de la même façon dans le cadre de tes différents projets ?
Mon rôle varie dans tous les groupes. Avec Snarky ce qui m’intéresse, c’est que d’un côté la musique est très écrite et arrangée, mais que de l’autre, il y a beaucoup d’ouverture pour improviser. C’est un équilibre assez rare à trouver, et qui nous permet de ne jamais refaire deux fois le même concert. Dans certains groupes, il faut respecter la partition au cordeau tous les soirs, ce qui est assez chiant, et si tu sors un peu trop du cadre tu te fais éjecter (sourire). Dans mon projet solo, il y a aussi cette notion de base solide sur laquelle on peut décoller en impro. D’ailleurs , je vais probablement sortir mon premier album au printemps, il est quasiment prêt. Sinon à New York, je travaille sur des projets plutôt improvisés et expérimentaux.

On ne sait pas grand chose concernant tes influences guitaristiques. Pourrais-tu nous en souffler quelques mots ?
J’ai grandi en écoutant Led Zeppelin, les Beatles et Pink Floyd. De douze à seize ans, j’étais vraiment à fond sur ces trois groupes. Ensuite, je me suis orienté assez naturellement vers le jazz et la fusion, avec John McLaughlin, Wayne Krantz, Bill Frisell et David Fiuczynski, le guitariste de Screaming Headless Torsos. J’ai même pris des cours avec lui, ainsi qu’avec Vic Juris, un super guitariste de New York. En ce moment, je suis vraiment dans une phase purement jazz, genre Charlie Christian et Django Reinhardt. Il m’arrive aussi je ne pas écouter de guitariste et de me plonger dans la musique classique contemporaine. Je pense à György Ligeti, Arnold Schönberg ou Anton Webern. J’aime aussi le délire guitaristique de David Lynch. Bref, comme tu vois, j’essaie de varier les plaisirs.

Comment avez-vous réagi au succès massif de Snarky Puppy ?
C’est super, et nous sommes toujours sous le choc. Nous avons commencé l’aventure il y a douze ans, et au départ, les choses avançaient très lentement, même si nous avons toujours évolué dans la bonne direction. Il nous est arrivé de jouer devant huit personnes. La fois suivante, dans la même salle, il y avait quinze personnes, et puis vingt (rires). Je crois que c’est la foi en notre musique et aussi notre amitié qui nous a permis d’arriver là où nous sommes aujourd’hui. Les choses ont commencé à devenir vraiment sérieuses lorsque nous avons réalisé la vidéo de Tell Your Friends. Je me souvient qu’après une tournée aux US, nous sommes venus pour la première fois en Angleterre, et il y avait vraiment du monde. C’était assez hallucinant, et depuis, tout va crescendo. Ce qui est génial, c’est que le succès va de pair avec notre évolution musicale, et l’ambiance dans le groupe n’a jamais été aussi bonne.