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N°83

Guitar Business : Takeshi Okuno, PDG de Providence

Le leader du câble instrument au Japon

Les guitaristes français connaissent depuis déjà quelques années les effets du japonais Providence, qui jouissent d’une excellente réputation chez les pros et pour cause (si vous en doutez, retrouvez le Chrono Delay dans le comparatif de notre numéro 78). Les systèmes de routing et autres contrôleurs ne sont pas en reste, notamment avec le fameux PEC-2, usine à gaz entièrement bufferisée que nous avons pu voir notamment sous les pieds avisés d’un certain Jean Fontanille. Bref, tout ça, ce n’est que la partie immergée de l’iceberg, du moins vu de nos contrées gauloises. En effet, le plus grand domaine d’excellence de Providence, c’est la connectique. Imaginez qu’au pays du Soleil Levant, la marque nippone détient 50 % du marché du câble, ce qui est juste colossal. Le problème, c’est que jusqu’alors, les câbles Providence n’étaient pas diffusés en Europe ou alors de façon très confidentielle. Pourtant, quelques-uns des guitaristes de la planète les plus obsédés par le son (Michael Landau et Pete Thorn pour ne nommer qu’eux) câblent depuis des années tous leurs rigs avec du câble Providence, et la bonne nouvelle, c’est que désormais, vous allez désormais pouvoir faire comme eux, puisque Filling Distribution, déjà en charge de l’importation des pédales de la marque nippone, est déjà en train de remplir les étals de vos revendeurs préférés avec ces câbles d’exception. Le fondateur et PDG de Providence, Takeshi Okuno, nous a accordé une longue interview.

Takeshi, peux-tu te présenter à nos lecteurs ?
Bien sûr ! Je m’appelle Takeshi Okumo, et je suis le fondateur de Providence. Je suis également le CEO (directeur général) de la société, mais malgré ce titre, je préfère me considérer en tant que « brand Producer », dans le sens où je suis toujours totalement impliqué dans l’élaboration de nos produits. J’ai démarré dans le business au début des années 80 en vendant des câbles. À ce moment-là, je n’avais pas de connaissances particulières en la matière. J’étais simplement revendeur. Et puis les choses ont changé.

Justement, comment es-tu passé du métier de revendeur à celui de développeur de câbles ?
En 1986, le premier système de routing Rocktron/Bradshaw RSB a débarqué sur le marché japonais. Un événement ! Par chance, je travaillais pour le distributeur japonais de Rocktron à cette époque-là. Jusque-là, Bob Bradshaw ou Pete Cornish produisaient des switchers sur mesure pour les guitaristes professionnels, mais le RSB, fabriqué en série, démocratisait pour la première fois ce genre de système, malgré son prix prohibitif et son ergonomie plutôt complexe. Pour moi, cela a été LE grand tournant, parce que c’est en élaborant des systèmes autour de cette machine que j’ai réalisé que la connectique était le talon d’Achille de nos équipements.

Il faut dire qu’à cette époque-là, les guitaristes ne se souciaient pas tellement de la connectique…
Exact ! Les revendeurs non plus, d’ailleurs. Ils ne faisaient même pas la différence entre un jack instrument et un câble HP. Pour eux, tout ça, c’était juste des fils en plastique leur permettant de brancher leur matos, et ils ignoraient tout de ces notions techniques, telles que le rapport signal/bruit ou la bande passante, par exemple. Les gars se montaient de gros racks avec tout ce qu’on trouvait de mieux, jouaient avec des guitares et des amplis hors de prix, et in fine, ils ne comprenaient pas qu’en bout de chaîne, le son soit tout raboté. Ils n’avaient aucune conscience de l’influence que des mauvais câbles pouvaient avoir sur leur signal. En montant des rigs avec le système Bradshaw, je n’obtenais jamais de résultats suffisamment convaincants pour les guitaristes pros japonais, même lorsque tous les maillons de la chaîne étaient au top niveau. C’est comme ça que j’ai compris d’où venait le problème. Cette expérience m’a amené à fonder la marque Providence, dont la vocation initiale est de fabriquer des câbles et des systèmes de routing de très haut niveau, dont notre fameux PEC, qui s’est venu à 6000 unités à ce jour, et qui est utilisé par les pros les plus exigeants à travers le monde. Les pédales d’effet sont venues plus tard.

Tu avais donc une problématique avec les câbles, mais tu n’y connaissais rien du tout. Comment as-tu procédé ?
Au départ, il a fallu avancer en faisant des expériences, en essayant différents types de câbles afin de constater quelle était leur influence sur le signal. J’ai contacté beaucoup de fabricants pour obtenir un maximum d’échantillons, et puis j’ai disséqué les câbles pour voir ce qu’il y avait dedans et comprendre leur architecture. En recherchant des câbles de qualité supérieure, c’est à dire qui ne gênèrent pas de ronflette et qui ne dégradent pas le signal (ou disons plutôt le moins possible), je me suis intéressé aux câbles utilisés dans le monde de l’audio, et notamment les Hitachi LC-OPC, qui offraient de bien meilleures performances. Je m’en suis servi pour monter des systèmes avec le Rocktron. Cependant, l’offre du marché ne proposait aucun câble réellement approprié à l’usage des guitaristes et des bassistes. Monster vendait de bons câbles estampillés « rock » ou « jazz » et endorsait des guitaristes connus, mais personne n’expliquait aux musiciens pourquoi il est nécessaire de jouer avec de bons câbles. Je suis donc passé par de longues phases de réflexion et d’expérimentation. Mon travail consistait à commander des tonnes et des tonnes d’échantillons et de prototypes en soumettant aux fabricants des données techniques bien précises, afin de trouver la bonne correspondance entre tous les éléments qui constituent le câble. Les types de matériaux impliqués jouent un rôle, tout comme l’assemblage, la conception des connecteurs, le type de soudure utilisé et sa température, l’habilité du soudeur et même la couleur de la gaine PVC… tous ces paramètres ont une influence non négligeable sur le son. Comme il n’existait aucune documentation sur le sujet, il a fallu que j’avance à tâtons en prenant des notes sur ce qui fonctionnait et ne fonctionnait pas. Au bout d’un moment, j’ai commencé à avoir une idée beaucoup plus précise de ce que pouvait être un câble guitare idéal, et à développer des relations étroites avec certains sous-traitants et fabricants de câbles japonais en qui je pouvais avoir totalement confiance.

Aujourd’hui, beaucoup de marques proposent des câbles instrument de très haut niveau. Quels seraient tes arguments pour convaincre les guitaristes d’utiliser les vôtres ?
Je ne veux rien dire de négatif sur nos concurrents, alors la meilleure réponse que je puisse te donner est juste visible sur notre site web. Les guitaristes les plus pointilleux utilisent nos produits, des musiciens tels que Michael Landau, Larry Carlton, Carl Verheyen, Pete Thorn ou encore Gus G. Tu peux me croire, ces gars-là ont des oreilles, ils ne badinent pas avec la qualité de leur connectique, et ils choisissent toujours ce qu’il y a de mieux.
Secundo, nous proposons à nos clients une large variété de câbles tous différents. Après tout, il existe beaucoup de modèles de guitares et d’amplis différents, pourquoi n’en serait-il pas de même avec les câbles ? Ainsi, en fonction de ses goûts, du contexte dans lequel il joue, du style de musique qu’il pratique et des instruments qu’il utilise, un guitariste doit être à même de choisir le câble Providence qui lui convient le mieux. Les bassistes et les guitaristes qui s’accordent très grave en utilisant un son high gain iront vers notre B202. Les guitaristes qui recherchent un son gras et riche opteront pour le F201. Pour le studio, le S101 offre un panel de fréquences hyper large et le Z102 est plus adapté à la scène. Ce ne sont que quelques exemples.

C’est intéressant. Finalement, et contrairement à plein d’idées reçues, un câble instrument ne doit pas avoir les mêmes caractéristiques qu’un câble audio…
Non et surtout, il n’a pas besoin d’offrir une bande passante aussi large. La clé, c’est « d’accorder » le câble aux besoins du musicien pour qu’il se sente à l’aise. Chez Providence, nous sommes très au fait de ces choses-là, et à ma connaissance, aucune autre marque de câble au monde ne travaille dans ce sens. Ce n’est pas pour rien que nous avons douze modèles de câble uniquement dédiés aux guitaristes.

Vos produits subissent-ils de longues phases de tests avant d’être lancés sur le marché ?
Absolument ! Lorsque nous développons de nouveaux produits, ils subissent de méticuleuses étapes d’essais. Tout d’abord, nous les mettons à rude épreuve dans notre propre labo, et puis nous étudions leur comportement dans les studios d’enregistrement japonais et californiens avec des ingénieurs et musiciens compétents. Notre unique préoccupation, c’est le son, et jamais les chiffres et les théories. Ce n’est qu’une fois ce barrage de tests dépassé que nous démarrons la production. Notre politique vise l’excellence, et même si nos équipements sont réalisés avec un très haut niveau de savoir-faire, des tests rigoureux restent absolument nécessaires.

D’ailleurs, nous avons été très surpris de constater que beaucoup d’étapes de votre process de fabrication sont réalisées de façon purement artisanale…
Exact ! le fait main est l’un des facteurs primordiaux si l’on veut obtenir des câbles très haut de gamme. Impossible d’obtenir le même résultat avec une chaîne de fabrication automatisée. Évidemment, ceux qui débitent douze mille câbles par jour utilisent des machines, mais toutes les bonnes marques fabriquent, soudent et assemblent manuellement. À l’instar de la lutherie, il s’agit d’un véritable métier qui réclame expérience et maîtrise. La petite usine qui fabrique nos câbles est connue pour être la meilleure. Elle emploie une dizaine de personnes hautement qualifiées qui, pour la plupart, y travaillent depuis plus de dix ans. Pour te donner une idée de l’expérience de ces gens, la dame qui fabrique les connecteurs a plus de 80 ans (rires).

L’un des critères fondamentaux dans le choix d’un câble, c’est son rapport flexibilité/solidité. Quelle est votre recette pour réunir ces deux données assez paradoxales ?
C’est une très bonne question ! Effectivement, il est extrêmement difficile de trouver sur le marché des câbles flexibles offrant un effet de blindage élevé et surtout qui sonnent bien. L’épaisseur de la gaine n’est pas le seul critère à prendre en compte. Savez-vous pourquoi la plupart des câbles très flexibles le sont ? Parce qu’il n’y a pas grand-chose à l’intérieur (rires). Ce sont la plupart du temps des produits tout-venant, utilisant des conducteurs et isolants de très mauvaise qualité ainsi qu’un gainage de faible densité. Le diamètre du noyau conducteur du câble ainsi que la densité des tresses de cuivre sont aussi très importants. Il nous a donc fallu effectuer beaucoup d’essais, afin de trouver l’équilibre idéal entre la solidité, la flexibilité, et la qualité audio. D’ailleurs, nous continuons d’évoluer sur ce point précis, et nous cherchons sans cesse à nous améliorer. Un exemple concret, c’est notre patch violet inter pédales P203. Pour le concevoir et obtenir une flexibilité maximum, nous avons apporté d’autres matériaux, qui ne sont pas forcément utilisés dans l’industrie du câble. Par exemple, l’isolant est réalisé à partir d’élastomère NAP et de matériaux polyéthylènes spécifiques. Vous avez le résultat sous les yeux. Généralement, et pour des raisons économiques, les patchs inter pédales sont réalisés à partir de chutes de câbles destinées à partir à la poubelle, mais pas chez Providence. À ma connaissance, nous sommes la seule marque à avoir élaboré un câble spécifique rien que pour fabriquer ces petits patchs.

Pourquoi le P203 est-il violet et pas noir ?
Il y a une bonne raison à cela. Les guitar techs manipulent souvent les patchs lorsque la scène est éclairée, mais durant le show, ils doivent pouvoir les différencier. L’idéal serait qu’ils soient blancs, mais sans rentrer dans des détails techniques, les câbles blancs ne sonnent pas. Les noirs sont ceux qui sonnent le mieux, mais après moult essais, nous sommes parvenus à une qualité équivalente avec cette gaine violette. Tu vois, rien n’est laissé au hasard. Observe nos connecteurs coudés : ils sont anglés à 91 degrés, et non à 90. Ceux qui utilisent des wah et des pédales de volume comprennent immédiatement pourquoi (sourire).

On sait que l’industrie est soumise à des contraintes purement marketing. Seriez-vous prêts à commercialiser un câble rose bien «girly» juste pour répondre à une demande ?
De prime abord, ma réponse serait non. Nous préférons suivre les modes concernant le son plutôt que celles affectant l’esthétique des produits, parce que la musique évolue sans cesse, et les besoins des musiciens également. Ensuite bien sûr, nous prenons en compte l’aspect marketing, et si tout le monde veut utiliser un câble rose demain, alors nous en fabriquerons. Cependant, nous ferons toutes les études nécessaires afin que notre câble rose sonne aussi bien que tous nos autres produits. Je vais te montrer quelque chose de très intéressant (Takeshi se lève et revient avec plusieurs câbles arborant différents types de camouflages militaires ndr). Tu es le premier à avoir le privilège de voir ces prototypes de câbles camouflés. Normalement, il est techniquement impossible d’imprimer des motifs comme ceux-ci sur des câbles, mais nous avons mis au point un procédé afin de pouvoir le faire. Si nous parvenons à aligner ces câbles militaires avec nos critères d’excellence, ce sera une première mondiale, et notre clientèle métalleuse sera comblée (rires).

On voit aussi des marques vanter les mérites de très gros câbles HP. Comme si le diamètre influait forcément sur la qualité…
Eh bien, souvent, les bons câbles HP sont gros, parce qu’ils contiennent davantage de matériel, mais il arrive souvent que les mauvais fabricants manquant de compétences et de technique ne sachent pas comment réaliser des câbles plus minces et tout aussi bons. Après il y a l’éthique. On peut aussi utiliser une gaine très épaisse et vendre un mauvais câble comme un produit haut de gamme (rires).

Es-tu fier de voir des guitaristes légendaires utiliser ton matos ?
Bien sûr que c’est une fierté, mais je sius encore plus fier de voir des guitaristes talentueux de la nouvelle génération adopter nos produits. À cet effet, nous sommes certains que nos partenaires de Filling Distribution sauront dénicher de super artistes Providence en France. Nous serons même honorés de les voir utiliser nos câbles.

Comment expliques-tu que les Japonais aient toujours été aussi pointus dans leur approche du son ? Par exemple, tous les groupes anglais et américains enregistraient leurs live chez vous dans les 70’s et les 8O’s parce que vos ingés étaient les meilleurs…
Je pense que c’est parce que nous avons été le premier pays d’Asie à avoir été « occidentalisé ». Après la guerre, les Américains ont laissé une forte empreinte culturelle sur le Japon, et beaucoup de jeunes ont commencé à jouer du folk et à monter des groupes de surf et de rockabilly. Nous avons absorbé cette culture, qui s’est parfaitement incorporée à notre mentalité japonaise. De plus, dans les années 60, le socle de notre économie était déjà basé sur le développement technologique, ce qui nous a amenés à une apogée dans les 80’s.

Pour finir, nous avons entendu dire que tu as choisi le nom Providence à cause de la chanson de King Crimson. Mythe ou réalité ?
Oui, c’est la vérité. Je suis un fan de rock progressif et de King Crimson en particulier. Sur leur album Red, il y a une chanson intitulée « Providence » que j’aime particulièrement. Lorsque j’ai fondé la marque en 1996, je ne connaissais pas la signification de ce mot. C’est embarrassant (rires). Quand je l’ai appris plus tard, j’ai décidé d’apporter ma contribution au monde en fournissant aux musiciens un équipement de qualité afin de justifier ce nom. De même, nous reversons une partie de nos gains à une association écologique qui travaille pour féconder le désert. Nous aimerions aussi apporter notre aide aux enfants qui ont faim dans les pays en développement.

Ludovic Egraz