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N°83

Interview avec Matthias Jabs – SCORPIONS

German of Steel

Guitare Xtreme avait eu l’opportunité de s’entretenir il y a un an avec le guitariste Matthias Jabs, à l’occasion de la réédition de huit albums essentiels du catalogue de Scorpions. Nous vous livrons aujourd’hui cette interview inédite qui était restée dans nos tiroirs. Enjoy !

« Je me souviens de virées nocturnes bien rock’n’roll avec Cliff Williams »

Ton jeu live est toujours assez impressionnant. Travailles-tu toujours ton instrument consciencieusement ?
Tu sais, je joue suffisamment bien de la guitare pour faire ce que j’ai à faire. Dans le temps, j’essayais d’être dans la course, et de choper le nouveau plan à la mode de Van Halen ou Malmsteen, mais plus maintenant. Désormais, je préfère travailler sur le son et la dynamique. Sur « House of Card », on pourrait croire que je joue avec une Strat, mais en réalité, il s’agit d’une de mes Gibson Les Paul en position milieu. En dosant les deux potards de volume, et en jouant aux doigts avec juste un peu de compression, j’obtiens ce son extraordinaire. J’ai la chance de posséder deux belles Les Paul, une 58 et une 59. Je les adore en studio parce qu’elles sont très réactives.

Concernant la version de Return to Forever contenant les bonus. Pourquoi n’est-elle pas sortie simultanément dans tous les pays du monde ?
Tout ça, c’est des histoires de politiques propres aux maisons de disques. La disparition progressive des points de vente physiques les oblige parfois à adopter de stratégies bizarres. Aujourd’hui, les gens vont acheter leurs albums sur iTunes, et là, tout le monde peut trouver le package complet.

Finalement, vous n’avez pas arrêté votre carrière après le Farewell Tour. Vous avez changé d’avis ?
Eh bien, il se trouve que Sony Music nous a proposé un nouveau contrat pour deux albums supplémentaires, et… nous avons dit oui (rires). Le premier de ces albums a été Comeblack, une compilation comprenant également quelques reprises de chansons cools que nous aimons. Ensuite, nous avons mis en chantier Return to Forever en 2012. Au départ, notre idée était de proposer un projet vraiment particulier, pas un nouvel album.

Et puis fin 2012, vous avez donné ce qui était censé être le tout dernier concert de votre histoire. C’était le 17 décembre à Munich…
Exactement ! Nous en étions persuadés ce soir-là. Et puis il y a eu ce projet acoustique qui est né suite à une demande de MTV, et pour lequel nous avons sorti un DVD.

DVD qui ne rentrait pas dans le cadre de ce fameux nouveau contrat…
Non, effectivement, et nous avons donné quelques concerts dans cette configuration. On ne s’est pas arrêté bien longtemps (rires).

Reparlons de la nature initiale de Return to Forever
Nous avions des tonnes de chansons inachevées dans nos archives. Dans les 80’s, nous étions tellement prolifiques… En nous replongeant dans ces chutes de studio, nous avons réalisé qu’avec le recul, ces restes étaient en réalité du premier choix. Nous avons entrepris de terminer ces titres et de les réenregistrer. Mais nous avons aussi composé beaucoup de nouveau matériel durant cette période. Au bout d’un moment, nous avions autant de nouveau répertoire que de chansons façonnées à partir du vieux stock. En réalité, nous étions en train de faire un véritable nouvel album de Scorpions.

Comme quoi certaines chansons doivent attendre leur moment avant d’éclore, même après des années…
Tout à fait. Le plus bel exemple en ce qui nous concerne, c’est « Still Loving You ». Rudolf avait écrit la trame de cette chanson en 1977, avant même que je ne sois un membre du groupe. Quand il l’a ressortie en 1983 avant l’enregistrement de Love At First Sting, cela a presque été une évidence pour nous tous.

D’ailleurs sur Tokyo Tapes, entre « All Night Long » et « Pictured Life », on entend Rudolf égrener un petit arpège en Ré mineur qui ressemble beaucoup à l’intro de « Still Loving You »…
Ah ? C’est intéressant. Je réécouterais ça. En tout cas, ce serait plausible, puisqu’il travaillait déjà sur cette idée l’époque. Mais c’était difficile de boucler des albums en ce temps-là. Il fallait faire des choix cornéliens, parce qu’il y avait peu de place, et les disques devaient quand même être diversifiés et cohérents. Si tu regardes les vinyles de Lovedrive ou Animal Magnetism, il y a sept ou neuf chansons au maximum. Les albums d’aujourd’hui ont une entre douze et vingt. C’est plus confortable. Au moins les gars d’AC/DC ne se posaient pas ce genre de question, puisqu’ils faisaient toujours la même chanson (rires). Je suis taquin, mais je les adore.

Quand avez-vous rencontré AC/DC ?
En 1979, lorsque nous avons commencé de tourner ensemble aux USA. Nous étions en première partie, ensuite AC/DC jouait, et la grosse tête d’affiche, c’était Ted Nugent. Ce tour a duré six mois. Nous avons appris à nous connaître à cette période. Je squattais leur loge tous les soirs, et ils sont devenus de vrais amis. Je fréquentais Malcolm, Angus et surtout Cliff. On descendait dans les mêmes hôtels, et on se donnait rencart à la piscine, ce genre de truc. Bon Scott est celui qui se montrait le moins. Il ne traînait pas tellement avec le reste du groupe à cette époque.

As-tu un souvenir en particulier ?
Je me souviens de virées nocturnes bien rock’n’roll avec Cliff Williams. On allait de bar en bar, et bien sûr, on cherchait des filles. Un soir, il me semble que c’était à Montréal ou quelque part au Canada, nous nous sommes paumés. Nous étions tellement à la ramasse que nous n’arrivions pas à nous souvenir du nom de notre hôtel. Le taxi a du faire tous les hôtels de la ville un par un. C’était une période assez épique.

C’était d’autant plus dingue que peu de groupes allemands gravitaient dans ce circuit américain à l’époque…
Quelques-uns avaient essayé avant nous, mais ils n’ont pas duré longtemps. D’ailleurs personne ne se souvient d’eux (rires). Voyons, il y a eu Frumpy, Can, Atlantis… Kraftwerk a eu beaucoup de succès, mais ce n’était pas du rock. Dans notre catégorie, Accept a eu un succès d’estime, mais ils étaient petits parmi les grands du hard rock. Aujourd’hui, Rammstein est un groupe important, mais ils sont loin de nous égaler en matière de succès international.

À quoi attribues-tu cette réussite ? À la compétence de vos managers ? À la musique ?
C’est tout cela à la fois. Nous avons eu la chance d’avoir ce manager à un moment donné, qui gérait également les carrières de Ted Nugent et AC/DC. Sans lui, nous nous serions usé la santé dans les clubs et aurions probablement splitté comme tant d’autres. Nous avons pu gagner un temps précieux grâce à cette fameuse tournée de 79, même si Nugent était vraiment un enfoiré. Il s’assurait personnellement que notre espace scénique soit limité au minimum vital, et bien sûr, nous étions bridés à la sono. Cependant, nous avons réussi à convaincre le public américain, et ça, c’était vraiment grâce à la force de notre musique.

À quel moment avez-vous ressenti que vous étiez devenu un groupe énorme ?
En 82, durant le Blackout Tour, nous nous apprêtions à rentrer du Japon lorsqu’un promoteur nous a proposé de jouer deux soirs consécutifs à Bangkok, en Thaïlande. On a un peu hésité, parce qu’à cette époque, la Thaïlande, c’était encore un peu « freestyle », et nos disques n’y étaient pas encore distribués. J’exagère à peine en disant qu’ils construisaient les baffles eux-mêmes et rafistolaient de vieux amplis de chaînes stéréo pour s’en servir de sono. Ils ont cru nous faire plaisir en équipant nos chambres d’hôtel avec des cages en verre contenant des Scorpions vivants (rires). Quelle aventure ! Bref, 12 000 personnes sont venues chaque soir, en pleine jungle au milieu de nulle part, et les gens étaient à fond. Cependant, une question nous dérangeait : comment les Thaïlandais connaissaient-ils notre musique ? Nous avons eu la réponse en faisant du tourisme sur un marché local. Les cassettes pirates du show de la veille étaient déjà en vente pour un dollar sur les étals, ainsi que celles de tous nos albums officiels (rires). Il y avait beaucoup de contrefaçon en Thaïlande, mais au fil des ans, nous y avons aussi vendu beaucoup d’originaux. Scorpions a été platine vingt fois dans ce pays.

On dirait que tu regrettes cette époque. N’était-ce pas plus romantique qu’aujourd’hui ?
Si, je dois bien l’avouer, et pour une raison très simple : il y a trente ans, la puissance de la musique était encore immense. Ça voulait vraiment dire quelque chose pour les gens. Gamin, quand j’allais m’acheter un vinyle, je rentrais chez moi, je fermais la porte de ma chambre pour être certain de ne pas être dérangé, et je tripais vraiment en écoutant la musique. C’était autre chose que de downloader un morceau sur un Smartphone et de l’écouter dans le métro.

Ludovic Egraz