ACTUELLEMENT
EN KIOSQUES

N°89

Roger Daguet & François “Shanka” Maigret – V comme vendetta

Plusieurs générations séparent Roger Daguet et François « Shanka » Maigret. Le premier, luthier, ingénieur et inventeur a poussé dans les 60’s et les 70’s, et a puisé sa passion pour la musique et les belles guitares dans le son dru et abrasif du rock high energy de Detroit et du punk rock (il fréquentait la scène de Ann Arbor dans le Michigan, et notamment les frères Asheton). Ce personnage fort en caractère est aujourd’hui à l’apogée de son art, et ses instruments d’exception ont déjà fait craquer Placebo, The Hives, ou encore les Hellacopters. Le second, fraîchement quarantenaire, a passé sa vie à déchaîner les enfers sur les plus grandes scènes de France et de Navarre, notamment avec le combo rageur No One Is Innocent. Toujours fervent défenseur du savoir-faire « made in France », Shanka possède déjà dans son arsenal quelques guitares sorties de l’atelier lorrain de Laurent Hassoun (Roadrunner Guitars). Le hasard a voulu que Roger et François se retrouvent voisins dans une petite bourgade près de Fontainebleau, et forcément, leur amour commun pour le rock’n’roll et les armes de guerre en bois avec des cordes n’a pas tardé à les rapprocher. De cette rencontre est née Diana, une Flying V Korina totalement « insane » que les festivaliers français ont pu voir entre les mains expertes de François durant tout l’été. Les deux compères sont venus chez Guitare Xtreme pour nous présenter la bestiole, que nous avons branchée, et retournée dans les sens. Autant vous le dire tout de suite : c’est une boucherie totale. Paré pour un interview/crash test deluxe ?

© Nidhal Marzouk

Peut-on tout d’abord évoquer votre rencontre ?
Shanka :
J’ai rencontré Roger il y a deux ans, par l’intermédiaire de notre ami commun Laurent Hassoun de Roadrunner Guitars. Je devais faire le voyage jusqu’à Nancy pour lui apporter quelques guitares à régler, et il m’a suggéré d’aller voir Roger, puisqu’il se trouve que nous habitons à quelques minutes l’un de l’autre. J’ai été chez lui, le courant est super bien passé, et je suis reparti avec un ampli Traynor qu’il vendait. Ensuite, il m’a fait quelques planifs impeccables, et puis un jour, j’ai commis l’erreur d’essayer quelques-unes de ses guitares, dont une Crestwood, et là j’ai pensé : « Mais quel salopard, ce Roger ! Qu’est-ce que c’est bon ! ». En sortant, je savais que je jouerai un jour sur une de ses guitares.

Roger :
Tu m’avais aussi demandé de remplacer un micro Benedetti défectueux sur l’une de tes Roadrunner par un de mes Moonshiner (le PAF version Daguet, un must ndlr).

S :
Oui, tu as raison, et là aussi, ce nouveau micro hyper expressif a mis tout le monde d’accord. Donc, dès que j’ai pu réunir les fonds nécessaires, je lui ai passé commande d’une Flying V Korina.

© Nidhal Marzouk

Pourquoi une V ?
F :
Je sais pas… Cette guitare correspond bien à mon inspiration du moment, et à mes influences très blues old school et aussi metal. Cette gratte peut fonctionne dans les deux sens, et j’aime ça. Bon, la première chose que j’ai joué avec, c’est du Albert King.

R :
Faux ! Tu as d’abord joué un thème d’Ennio Morricone !

S : Ouais… Mais ça, c’est parce que j’aime bien faire le malin quand je suis en société (rires). Chez moi, au naturel, j’ai joué du Albert King. Cela dit, je suis un grand fan de Morricone.

« Je n’avais jamais entendu un micro manche vraiment utilisable »

 

 

© Nidhal Marzouk

D’où vient ce nom, Diana ?
F :
C’est un clin d’œil à la série télé V qui a marqué mon enfance. La reine des méchantes qui avalait des rats tout cru s’appelait Diana (rires).

As-tu soumis à Roger un cahier des charges précis ?
F :
Non, pas vraiment, parce que sinon, ça aurait pu facilement dévier vers le n’importe quoi. Je préfère me fier à quelqu’un comme Roger qui est un vrai psychopathe du détail et qui connaît parfaitement l’architecture des guitares.

© Nidhal Marzouk

Premier constat, il ne s’agit pas d’une réplique « historique », de la V de 1958…
R :
Non, il s’agit vraiment d’un mélange. Le gabarit est identique à celui de la V originale, tout comme le diapason, la position du cordier et de l’entrée jack. Concernant le manche, il faut savoir que le korina n’est pas un bois qui possède une résistance élastique monstrueuse, alors j’ai suggéré à François d’insérer une bonne tranche de wengé sur quartier, ce qui règle tous les problèmes de stabilité, surtout pour une guitare amenée à être maltraitée sur scène. On a aussi oublié l’angle de la tête à 17° façon Gibson, et il n’y a que deux volumes, et pas de tonalité, puisque François ne l’utilise pas.

Les micros sont vraiment idéalement équilibrés l’un par rapport à l’autre…
F : Ouais, c’est un des gros points forts de cette V, et d’ailleurs, Il s’agit de la première guitare que je me fais faire avec un micro manche. J’ai eu une longue phase avec les guitares à un seul micro chevalet, d’une part par philosophie, mais aussi parce que je n’avais jamais entendu un micro manche vraiment utilisable, du moins pour le live, parce qu’en studio on peut tailler dans les fréquences un peu comme on veut. Le Moonshiner en position manche ne bave pas du tout.

R : Tous les musiciens qui ont monté mes PAF en position neck sont unanimes : les graves se tiennent super bien et il y a quand même un bel équilibre avec tout de même des aigus. La contrepartie est vraie également : le Moonshiner monté en bridge fourni des aigus brillants, mais aussi des basses. Dans les deux cas, reste épais et utilisable aussi bien en rythmique qu’en lead.

S : Voilà ! Typiquement, il m’arrive de heurter le toggle swith par erreur en concert. Sur la Les Paul, le son devient tout boueux, parce qu’il y a un monde qui sépare les deux micros. Avec le set de PAF Moonshiner, comme il y a quand même de l’attaque sur le micro manche et de la corpulence sur le micro bridge, ce n’est pas super grave, et on peut riffer dans les deux positions. Cela n’empêche pas que chaque micro possède sa propre personnalité, et la position intermédiaire, que je n’avais JAMAIS utilisée sur une guitare est carrément géniale.

Quelle a été la réaction de votre ingé façade ?
F :
Il est amoureux, et pour te dire, tous les gars de l’équipe technique sont à genoux, et même le batteur s’est rendu compte que le son de cette guitare défonce. Il a pris des photos pour les balancer sur Instagram (rires). En plus scéniquement, elle combine attitude et ergonomie.

« La guitare de François sera toujours impeccable quand nous serons six pieds sous terre avec les dents sèches. »

Le Korina que tu as utilisé est juste stratosphérique. Où l’as-tu déniché Roger ?
R : Il y a dix ans, je suis tombé sur une boîte qui fabriquait des billards en Ariège et qui avait commandé du bois sans jamais le payer. C’était une histoire un peu mafieuse. J’ai été sur place, et il y avait deux hangars remplis de billes d’un korina somptueux. J’en ai acheté quatre mètres cube pour un prix tellement dérisoire que je préfère ne pas l’évoquer ici. Le wengé a été sourcé au même endroit.

Le manche arbore un profil plutôt plat, a contrario des vieilles V…
F :
Je ne suis pas à l’aise avec les manches gros et ronds. Quand j’ai essayé la Crestwood de Roger, j’ai trouvé le manche tellement doux et agréable que je lui ai demandé de reproduire exactement le même profil pour ma V. Alors certes, on est loin de la bûche Gibson d’antan, mais on a quand même de la matière dans la main. C’est un manche confortable et rapide. Pareil pour le radius qui est assez plat, ce qui autorise une action très basse.

Roger, la plupart des pièces métalliques sont en inox. Pourquoi ce choix ?
R :
Parce que chez Daguet, les guitares sont faites pour durer. Les pièces métalliques chromées ne tiennent pas dans le temps, c’est aussi simple que ça. L’inox ne rouille jamais, alors comme ça, on n’est jamais emmerdé, et la guitare de François sera toujours impeccable quand nous serons six pieds sous terre avec les dents sèches.

La crosse de la guitare arbore la croix de Lorraine, qui est un peu controversée. Pourquoi ?
S :
Avec Roger, on est tous les deux natifs de Lorraine, et moi, j’ai eu envie de réhabiliter la croix de notre région, parce que même si on est un peu des têtes de cons, on est sympas et accueillants en Lorraine. Hors de question de laisser ce symbole aux fachos !

© DR

L’épreuve du feu

Inutile de revenir sur le design « futuristique » de la V très agréable en position debout, qui en fait l’une des guitares les plus maniables et agréables pour le live. Ce sentiment est renforcé par le galbe très doux du manche, qui autorise sans entrave toutes sortes de débouleries. N’oublions pas que Shanka aime le rock crasseux, mais qu’il vient aussi de l’école Paul Gilbert/Nuno Bettencourt. Diana nous offre donc le meilleur des deux mondes, et même avec le tirant relativement light monté sur la guitare (.010/.046), on se sent tout de suite à la maison. Effectivement, l’équilibre entre les deux PAF Moonshiner autorise des transitions sonores parfaitement « smooth », ce qui est franchement très appréciable. On peut riffer sur le micro grave avec de la patate façon Tom Morello, surtout qu’en sus, le korina utilisé par Roger, très dense, tire les fréquences aiguës vers le haut. En comparant les enregistrements que avions réalisés il y a quelques mois avec la SG Clapton « The Fool » de Roger, le son se révèle plus dynamique et un peu moins gras. On peut dire que le mariage entre le Korina et le Moonshiner fonctionne à merveille. Pour info, la maison Daguet propose le PAF Moonshiner en trois déclinaisons : une première version standard conforme au PAF original, une seconde plus light pour les amateurs de micros vintage un peu démagnétisés, et une troisième plus musclée avec des aimants Alnico 8 et un peu surbobinée. La version standard montée sur la V Diana est déjà bien mordante, et les riffs agressifs façon Gojira passent comme papa dans maman. Alors on ne va pas encore tirer à boulets rouges contre la grosse ambulance américaine, mais cette Flying V donne dans la quintessence de la quintessence du custom shop, sans pour autant obliger son futur proprio à manger des patates tout le reste de l’année. Diana est une guitare rudimentaire au look ravageur née pour envoyer du rock’n’roll sur scène et se prendre des coups, comme son illustre et vieille cousine d’Amérique. La différence (énorme), c’est que cette machine sonique a été réalisée par un artisan talentueux et consciencieux qui aime son boulot et ne laisse rien au hasard. Vivement la prochaine !

Ludovic Egraz