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N°89

Guitar Business : Alexandre Ernandez, ANASOUNDS

La pédale 100% made in France

Si vous êtes fidèle lecteur de Guitare Xtreme Magazine, vous n’avez pas pu passer à côté de nos tests des divins effets des petits génies d’Anasounds, marque de « pédales à la française » basée sur Nice, au cœur de la fameuse « french riviera » (à prononcer avec un accent de touriste yankee). Parti de pas grand-chose il y a un peu plus de quatre ans, Alexandre Ernandez (25 ans) et son associée (et compagne) Magalie Goullet (26 ans) sont aujourd’hui en passe de devenir le label d’effets boutiques le plus trendy du moment (2000 unités vendues en 2016, ça force le respect). Il convient tout de même de préciser que la petite entreprise ne manque pas de matière grise et ne lésine pas sur l’huile de coude afin de produire des pédales très haut de gamme et très originales, aussi bien en termes de son, d’ergonomie et de design. Et ce n’est que le début de cette belle aventure, puisqu’Anasounds vient de développer de nouveaux partenariats avec les USA, le Japon et les pays nordiques, ce qui va lui ouvrir les portes de nouveaux marchés. De quoi combler les guitaristes du monde entier avec certaines pédales qui sont déjà des références pour de nombreux musiciens français, mais également avec une foultitude de nouveautés à venir, dont l’ouverture d’un custom shop absolument unique en son genre. Guitare Xtreme a rencontré Alexandre, un jeune entrepreneur qui a tout comprit au film. Go !

Tout d’abord, peux-tu nous présenter la team Anasounds ?
Avec plaisir ! Il y a Magalie, qui s’occupe de tout ce qui est design, travail sur l’image et webmastering. Personnellement, je gère l’ingénierie et le marketing. Eh oui ! Il faut avoir plusieurs casquettes. Enfin, il y a Thery que nous avons embauché il y a un an, et qui notre responsable de la production. Lorsqu’il y a de grosses demandes ou des séries à produire rapidement, nous engageons des techniciens à l’extérieur, et c’est Thery qui est chargé de les former, et de contrôler la qualité de la production. À nous trois, nous faisons tourner la boîte.

Comment es-tu venu au monde de la guitare et du matos ?
Dans ma famille, il y a de nombreux musiciens : mon frère, mon père, mon grand-père… Ce dernier, qui était ébéniste de métier, a même mis les mains dans le cambouis en fabriquant une copie de Gibson SG pour mon père. La musique est donc dans notre sang, et ce n’est pas vraiment un hasard si je me suis retrouvé avec une guitare entre les mains à l’âge de douze ans. Il s’agissait d’une Aria Pro 2 que je possède toujours, et qui n’est pas si mal avec le recul. J’ai continué de riffer, même s’il a fallu que je lève le pied en intégrant une école d’ingénieur en électronique. Je restais néanmoins connecté à la musique. Quand mes études m’ont laissé un peu plus de temps, j’ai eu envie de remonter un groupe avec des copains. L’occasion de m’éclater en rebranchant du matos et en faisant du bruit.

Avais-tu commencé à construire tes propres effets à cette époque ?
Non, pas encore. En fait, j’utilisais un Boss GT-8, tu vois le tableau ? (rires). J’avais programmé mes sons à la maison au casque, et fatalement, lorsque je me suis retrouvé sur une scène avec le multieffets branché dans la boucle d’un Marshall JCM, le son était tout rabougri et compressé. Je me suis donc retrouvé confronté à une problématique, surtout que pour assurer notre répertoire rock et hard rock, je n’avais jamais assez de patate et de dynamique.

Tu aurais pu t’en sortir avec un ampli de puissance…
Oui, c’est sûr, mais étant adepte des solutions simples, je ne voulais pas de prise de tête. Il me fallait un booster, un delay, un chorus, bref, des effets très basiques. J’avais déjà bricolé l’électronique de mes guitares et construit quelques protos de pédale, alors j’étais armé pour me lancer dans une nouvelle aventure : construire mes propres effets.

J’imagine que tu as dû commencer par cloner tes boîboîtes favorites…
Complètement ! Je m’amusais à reprendre des schémas. Mon premier clone a été un chorus Small Clone justement (rires). Au bout d’un moment, j’ai commencé à me constituer un bon petit stock d’effets maison. Je suis rapidement arrivé à la conclusion qu’avec l’achat des outils, des boîtiers et des composants, l’opération n’était pas si intéressante que ça sur un plan financier, alors sur les conseils de mon entourage, j’ai commencé à essayer de les vendre, notamment sur eBay. Pour 80 euros, je proposais des pédales qui, en toute honnêteté, ne ressemblaient pas à grand-chose : une boîte en métal avec quelques coups de feutre et une carte à l’intérieur.

Bien sûr, ce n’était pas encore sous le nom d’Anasounds…
Non, il s’agissait vraiment le fruit de mes petites expériences de bricoleur. Mais il se passait néanmoins quelque chose. Magalie m’a demandé de lui prêter un proto, qu’elle l’a confié à une amie designer très inspirée par la mode, et qui travaille dans l’univers de la bijouterie et de la gravure au laser. N’étant pas musicienne, elle a imaginé un look très différent de tout ce que l’on peut trouver aujourd’hui sur le marché des effets. C’est à ce moment-là que la graine d’Anasounds a été plantée, et que nous avons tout commencé à réfléchir à la création de notre marque. Les premiers protos ont vu le jour en 2013 et l’année suivante, nous avons commercialisé la Feed Me (fuzz silicium), la Phase Lag (phaser) et la Savage (overdrive type Klon).

C’est avec ces trois premières créations que nous avons découvert ce look unique avec les faceplates de bois engravées, qui a séduit tant de guitaristes…
Voilà, c’était quelque chose de totalement nouveau pour les guitaristes, qui n’étaient pas habitués à voir du bois sur une pédale d’effet. Ils se demandaient même si le matériau allait pouvoir résister aux gigs (rires). Nous avons usé de pédagogie, en leur expliquant que le bois était travaillé et traité de manière à ne pas se gondoler. Nous avons développé tout un process autour du bois, et puis bien sûr, il y a la technologie laser, qui n’est utilisée à ma connaissance par aucun autre fabricant d’effets. Nous venons d’ailleurs de nous offrir une machine laser pour réaliser nos propres gravures à l’atelier, sans devoir passer par un Fab Lab comme c’était le cas jusqu’à présent.

Lors du récent salon de la guitare de Puteaux, tu as dévoilé de nouvelles faceplates dans de nouveaux matériaux. Peux-tu en dire plus ?
Oui, il va y avoir plein de nouveautés pour 2018, donc une nouvelle gamme qui n’utilisera pas de bois, mais du plexiglas bicolore. Nous allons conserver le bois, mais il nous a semblé pertinent de changer de matériau et de trancher visuellement pour lancer une nouvelle ligne de produits. En l’occurrence, il va s’agir de pédales en kit, que le client pourra monter lui-même. L’identité des pédales sera également différente. Jusqu’à présent, nos produits orientés bois tournaient autour du thème de l’animal avec le cerbère, le panda, le centaure… pour ces kits, nous allons passer à quelque chose de plus cybernétique.

J’imagine que votre nouveau custom shop va proposer lui aussi une pléthore d’options à la carte…
Effectivement ! Il y a de beaux matériaux autres que le bois, et c’est important de montrer à nos clients que nous savons faire autre chose, notamment par le biais de ce custom shop, qui permettra au guitariste de personnaliser lui-même ses effets. Le laser permet de réaliser des gravures très détaillées. Outre la matière, il sera possible de graver un logo, une pochette d’album ou n’importe quel dessin vectorisé. Le logo vert émeraude classique d’Anasounds pourra être remplacé par un logo blanc incrusté. Il sera également possible de choisir la couleur et le type des potentiomètres que l’on désire. En outre, le client pourra décider de sortir un ou plusieurs trimpots et de les placer sur la pédale.

Les fameux trimpots qui font en grande partie l’originalité de vos effets…
Totalement ! À la base, nous mettons uniquement sur nos pédales les potards essentiels, ceux qui servent à trouver le son rapidement. Pour aller plus loin, on peut accéder à des trimpots à l’intérieur la pédale. Je me suis vite aperçu que les effets que je développais étaient paramétrés selon mon propre goût, parce qu’à un moment donné, on est obligé de brider une pédale pour qu’elle fasse certaines choses. La Feed Me, par exemple, ne comporte aucun potard apparent, parce que selon moi, c’est de cette façon que doit sonner une bonne Fuzz Face. Cependant, les musiciens ne partagent pas forcément mon avis, et plutôt que de proposer un catalogue comprenant des dizaines d’overdrives et fuzz plus ou moins nuancées les unes par rapport aux autres, il m’a semblé plus intéressant de travailler sur un bon circuit de base, et de laisser au musicien la possibilité « d’accorder » la pédale à sa sensibilité.

On se rend compte que le consommateur d’instruments et de matos s’oriente de plus en plus vers le produit d’exception. Est-ce la raison d’être de ce custom shop ?
Oui complètement ! C’est très bien de proposer un modèle standard qui a fait ses preuves, mais dans le marché actuel, il faut donner au guitariste l’option de pouvoir contribuer à la conception de sa pédale. Il n’en sera que plus fier. Certaines marques de voiture le font depuis longtemps, alors pourquoi pas nous ?

Vos premières pédales étaient des « améliorations » de références existantes. On remarque un virage vers la création pure et dure avec vos récentes créations comme la Bitoun Fuzz ou le Lazy Comp…
Oui, carrément ! Comme la plupart des guitaristes, je n’arrivais pas à régler convenablement un compresseur. La plupart des modèles comportent des paramètres tels que « attack », « release », « ratio », voir beaucoup plus, et c’est un enfer. Les guitaristes ne sont pas censés être des ingénieurs du son, et je me suis dit qu’ils leur fallait une bonne pédale avec un unique réglage « je compresse ou je ne compresse pas ». Après moult tentatives et expérimentations, nous avons développé notre circuit qui est absolument unique. Par ailleurs, nous sommes très à l’écoute des musiciens et de leurs besoins. Lorsque Julien Bitoun est venu me trouver, il avait besoin d’une fuzz capable de recréer live le son massif qu’il avait façonné pour son album. C’est ainsi que nous avons imaginé la Bitoun Fuzz, dans laquelle cohabitent deux types différents de fuzz (Shin-ei et Super Fuzz) avec un noise gate assez sophistiqué qui élimine les sifflantes et permet de conserver un gros palm-muting.

La création de nouveaux effets part donc à la base d’un postulat…
Très souvent, oui. Actuellement, nous développons une pédale de distorsion ultime qui sera dédiée au metal, et dont vous avez pu tester le prototype il y a quelques semaines. À titre perso, je voulais jouir d’un gros son metal tout en conservant mon ampli son clair typé vintage que j’adore. J’ai réalisé une soixantaine de schémas avant d’arriver à quelque chose qui me satisfasse. L’étape suivante, c’est de faire tourner le proto entre les mains de guitaristes experts en metal et d’être à l’écoute de leurs feedbacks.

Il existe des centaines de marques boutique à travers le monde. Selon toi, quels sont vos meilleurs arguments face à la rude concurrence ?
Bonne question ! Primo, il y a déjà le fait que nos pédales sont capables d’évoluer dans le temps, à l’image des goûts du musicien qui l’utilise. Avec les trimpots, il n’aura pas forcément besoin d’en racheter une autre. Il y a aussi l’accessibilité. Secundo, nos effets permettent de trouver en deux secondes et de manière intuitive le son que l’on cherche. Tertio, il y a l’aspect esthétique qui est très important. Pour finir, il y a le rapport qualité/prix. Pour de l’effet « made in France » réalisé avec les meilleurs composants disponibles, une moyenne de 200 euros par pédales nous place dans une position avantageuse par rapport aux autres marques, surtout que notre SAV est immédiat et très efficace.

L’industrie de l’instrument de musique est très changeante. En tant qu’entrepreneur, comment vois-tu les années à venir ?
Pour l’instant, c’est difficile de voir quoi que ce soit (rires). Il y a des mastodontes du secteur qui rencontrent de difficultés inédites, et dans le même temps, les petits fabricants proposent des produits intéressants et essaient de tirer leur épingle du jeu. Le souci, c’est qu’ils sont très nombreux. Beaucoup d’entre eux ont d’ailleurs une existence très éphémère. Chez Anasounds, nous misons sur le travail, la qualité des produits et le long terme. La façon de consommer a évolué partout dans le monde, d’où la déroute des magasins. Les gens ne se déplacent plus autant qu’avant pour faire leurs achats et privilégient de plus en plus Internet. Ce phénomène global n’impacte pas que la musique, et plutôt que de râler, il vaut mieux suivre le mouvement et s’adapter. Notre entreprise est née dans ce contexte-là, donc pour nous, ce n’est pas réellement un changement et nous sommes habitués à naviguer dans ce marché en mutation.

Il y a aussi la saturation du marché, et le nombre vertigineux d’instruments inusables qui sont disponibles à l’occasion…
Oui… c’est vrai que nous mettons beaucoup d’amour et d’efforts dans la fabrication d’effets increvables capables de durer toute une vie. Quand tous les guitaristes du monde seront équipés Anasounds, ça risque de devenir galère (rires).

Il va falloir que vous réfléchissiez à l’obsolescence programmée…
Ouais, c’est pas con comme idée. On va oublier les capas japonaises faites pour supporter 200 000 heures d’utilisation et intégrer des composants plus cheaps (rires). Sérieusement, certaines enseignes que je ne nommerais pas réfléchissent probablement en ces termes, mais ce n’est pas l’esprit de notre maison. Qualité, constance, évolution et adaptabilité… voilà nos maîtres mots.

J’aimerais connaître ton avis concernant les effets connectés tels que la Xstomp de Hotone, qui risquent de pénétrer en force le marché de l’effet. Avez-vous des idées de développement dans ce domaine ?
Pour l’instant, ce n’est pas dans nos objectifs. Le domaine est intéressant, mais nous restons persuadés que les guitaristes qui utilisent nos effets sont justement ceux qui n’ont pas envie de s’embêter avec un iPad pour régler leur son. Ce genre de produit vise plutôt les amateurs de plug-ins et d’instruments virtuels qui aiment bidouiller avec un ordi. De plus, je suis dubitatif concernant les saturations, qui restent des modèles mathématiques assez complexes et quasi impossibles à émuler. Les technologies actuelles permettent de s’en approcher, mais en termes de dynamique, ça me semble un peu compliqué de remplacer toutes les pédales d’un board avec ce genre de machines.

Pour finir, un mot sur vos nouveautés immédiates ?
Déjà, il y a la Crankled Bitoun Fuzz, qui sort en édition limitée (50 pièces). Julien m’avait renvoyé son exemplaire qu’il croyait en panne. En réalité, il avait mis tous les trimpots à fond, ce qui produisait des effets étranges, mais aussi un son noisy très dark et dénué de sustain très intéressant. Nous avons retravaillé un peu le schéma afin de donner naissance à cette nouvelle version. Autre nouveauté : les mini pedalboard combinant entre deux et cinq pédales. Il y a une entrée, une sortie, une alim générale, une boucle entre chaque pédale pour pouvoir insérer d’autres effets, et éventuellement un switch d’inversion permettant de changer l’ordre de deux pédales dans la chaîne. Ces mini boards resteront évolutifs, puisque les circuits à l’intérieur seront interchangeables. La version deux pédales sera à 349 € et la version cinq pédales à 699 €, ce qui revient à avoir deux unités offertes. Nous mettrons prochainement un configurateur sur notre site. Stay tuned !

Ludovic Egraz