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N°88

Jennifer Batten – L’épée du roi

Perdue dans sa forêt de l’Oregon, l’amazone de la six cordes Jennifer Batten ne nous donne que trop rarement des nouvelles. Heureusement, Washburn a eu la riche idée de la faire venir à Paris pour un clinic. Au passage, elle nous a présenté BattleZone, le nouvel album qu’elle a enregistré avec le chanteur Marc Scherer.

Si l’univers de la guitare électrique reste très misogyne, quelques filles ont réussi à s’y octroyer une place de choix. Parmi elles, il y a Jennifer Batten, une grande lady que nous retrouvons à chaque fois avec beaucoup de plaisir. La présente interview s’est déroulée dans la régie du studio du showroom Woodbrass Deluxe (elle jouait la veille à deux pas du magasin pour une soirée démo avec Washburn). Nous avons commencé par évoquer autour d’un café une mâtinée de 2001, où elle devait se rendre au MAI de Nancy, jonglant entre les dates de clinics et les journées de répétition de Jeff Beck pour son You Had It Coming Tour. Jen nous avait appelé à la rescousse, un brin paniquée, afin que nous l’aidions à transporter sous une pluie diluvienne ses valises et autres flight-cases de la gare du Nord à la gare de l’est : « Vous m’avez vraiment sauvé le cul ce jour-là, les mecs ». L’épopée s’était terminée dans une brasserie avant le départ de son TGV. Quelques semaines plus tard, nous avions reçu par la poste un calendrier dédicacé plein de photos de petits chatons trop meugnons. Voilà qui est Jennifer Batten : une nana forte et authentique au cœur fondant ! Outre sa tournée de clinics et sa venue exceptionnelle en France, Jen sort BattleZone, un album de hard FM « associatif » avec le chanteur Marc Scherer. Le moment semblait donc idéal pour dresser avec elle un état des lieux.

Commençons par ce projet Scherer/Batten. Tu es toujours là où on ne t’attend pas…
(rires)… Au départ, je n’étais que session player dans cette histoire. La plupart des chansons ont été écrites par Jim Peterik de Survivor. C’est notamment lui qui avait composé « Eye of the Tiger », d’où l’orientation très « radio friendly » du matériel. Il s’agissait à l’origine du projet solo du chanteur Marc Scherer, qui possède une très belle voix. Je suis allé à Chicago pour tracker des guitares sur trois chansons. Durant cette séance, nous avons composé « BattleZone », qui est devenu le titre phare de l’album. L’ambiance dans le studio était si cool qu’ils m’ont rappelée quelques mois plus tard pour d’autres sessions, et comme le son de ma guitare prenait de plus en plus d’importance dans la musique de Marc, il m’a proposé une association. Le projet a donc été rebaptisé Sherer/Batten.

Tu n’es donc pas en panne d’inspiration. On se posait la question, comme ton dernier album solo remontait à huit ans…
J’ai toujours beaucoup d’idées pour composer. Pour te dire la vérité, j’ai peu à peu abandonné l’idée d’enregistrer des albums, parce que désormais, tout le monde peut piller la musique des artistes, et comme il n’y a pas d’argent à gagner avec le streaming, je n’ai pas envie de finir dépressive (rires).

« Aujourd’hui, les gens veulent un retour sur investissement immédiat, or cette mentalité ne fonctionne pas bien avec la musique. »

 

 

Es-tu toujours autant dédiée à la pratique de ton instrument ?
Je ne suis plus aussi disciplinée qu’avant. Au GIT (Guitar Institute of Technology), je travaillais dix heures par jour, passant de la technique pure à la lecture à vue, par l’harmonie et la recherche de phrases… je devrais bosser plus, mais je n’ai plus le courage de le faire. Je dois aussi prendre soin de mes mains. Quand je joue plus de trois heures, je commence à ressentir des engourdissements.

Il faut dire que tu as beaucoup tiré dessus…
Probablement trop ! Les cartilages des articulations de mon index gauche sont abîmés, alors j’évite désormais de faire des bends avec ce doigt. Mon autre index souffre également. Il y a un an, en ouvrant une bouteille d’eau durant une interview, j’ai ressenti une douleur très vive au niveau de ma première phalange. Les examens ont révélé que je n’ai plus du tout de cartilage à cet endroit. Les spécialistes m’ont expliqué que c’était à cause des micros mouvements répétitifs effectués par mon doigt, et aussi parce que j’utilisais de trop petits médiators (des Jazz III ndlr). Je joue désormais avec de plus grands médiators, et il a fallu que je modifie légèrement ma technique de picking.

Le GIT a été un sacré incubateur à super guitaristes dans les 80’s, de Frank Gambale à Paul Gilbert en passant par toi et John Frusciante. Es-tu nostalgique de cette période de ta vie ?
Les obsédantes années 80 (rires)… Nostalgique non, mais c’est vrai qu’à cette époque, on ne comptait pas les heures que l’on passait sur le manche dans nos chambres d’étudiants. Les temps ont changé. Aujourd’hui, les gens veulent un retour sur investissement immédiat, or cette mentalité ne fonctionne pas bien avec la musique. Apprendre à jouer de la guitare, c’est le chemin d’une vie. Il faut saigner, suer et même pleurer pour atteindre un niveau satisfaisant. Donc, nous étions tous extrêmement motivés et il y avait beaucoup d’émulation autour de la guitare à Los Angeles. J’ai obtenu mon diplôme en 1979, et j’y suis revenue en 1984 pour enseigner. Ensuite, je jonglais entre les tournées de Michael pour y animer des ateliers et des séminaires.

Comment décrirais-tu l’année que tu as passée à étudier au GIT ?
Totalement folle, excitante, super intense, éreintante… En sortant de là, je me suis jurée de ne plus jamais retourner à l’école (rires). Les connaissances que j’ai emmagasinées entre les murs du GIT sont inestimables. Je n’avais jamais joué avec d’autres musiciens avant d’y étudier. Ça a vraiment été comme un dépucelage à plein de niveaux.

Est-ce vrai que tu avais foiré l’examen d’entrée ?
Tu es bien renseigné (sourire). Avant le GIT, ma seule expérience, c’était les cours que je suivais au magasin de musique de mon quartier, à San Diego. Durant l’examen d’entrée du GIT, le prof qui me faisait passer les épreuves me demande de jouer un accord de GMaj7 dans plusieurs positions. Moi, l’unique sol que j’avais en magasin, c’était l’accord ouvert en bas du manche (rires). Je me suis donc fait recaler. Mais je suis une fille persévérante, alors de retour à San Diego, je suis allé frapper à la porte de Peter Sprague, un excellent guitariste de jazz. J’ai étudié intensément avec lui durant six mois. C’était vraiment très chaud, mais grâce à ses cours, j’ai pu combler de grosses lacunes, et ma seconde audition s’est beaucoup mieux déroulée.

« Il y a beaucoup de gens louches et véreux à L.A, et surtout dans l’industrie musicale, j’en sais quelque chose. »

Es-tu toujours intervenante dans l’école ?
Oui, mais de façon sporadique. Je déteste Los Angeles. Je suis très heureuse de m’être tirée de cette foutue ville après l’avoir subie pendant vingt ans. Désormais, je vis dans un petit coin de paradis dans la périphérie de Portland. J’habite une belle maison dans la forêt, et ma vie est délicieuse.

Joe Bonamassa dit que L.A. est « une ville ensoleillée pour les gens louches ». Partages-tu son point de vue ?
Ouais il n’a pas tort. Il y a beaucoup de gens louches et véreux à L.A., et surtout dans l’industrie musicale, j’en sais quelque chose. À Los Angeles, quand je rencontrais quelqu’un, il pensait aussitôt : « À quoi cette nana va pouvoir me servir ? A-t-elle de bons plans ou un carnet d’adresses intéressant ? ». Au secours ! A Portland, je me suis fait des potes tout de suite, des gens authentiques sur lesquels je peux vraiment compter.

À quel moment le tapping est entré dans ton « game » ?
Quand j’étais au GIT. Il y avait des conférences tous les mois, qui étaient animées par des guitaristes fantastiques. Cela pouvait être Lee Ritenour ou Pat Metheny. Un jour, l’école a reçu Emmett Chapman et son fameux stick, qui n’existait que depuis quelques années. J’avais déjà suffisamment de boulot avec mes six cordes, alors avec dix (rires)… Tout le monde avait trouvé son concept un peu barré. Cependant, cette expérience a planté une petite graine dans le cerveau de Steve Lynch (guitariste du groupe Autograph), qui enseignait au GIT. Steve a commencé à développer des idées autour du tapping, et ce bien avant l’explosion mondiale d’Eddie Van Halen. En l’observant évoluer, j’ai commencé à m’y intéresser aussi, et il m’a enseigné les bases de sa technique à huit doigts. Peu à peu, j’ai commencé à chercher des idées de phrasés sur des cadences de jazz. C’est de cette façon que mon arrangement sur « Giant Steps » a vu le jour.

« Michael aspirait simplement à être un bon père de famille, mais ses problèmes financiers l’ont obligé à accepter de tourner à nouveau, ce dont il n’avait pas du tout envie. »

Es-tu blasée que les gens ne résument ta personnalité qu’à ton utilisation du tapping ?
Tu sais, réussir à être reconnu mondialement pour quelque chose dans le monde de la guitare, c’est déjà un sacré tour de force, alors je ne me plains pas. Je peux comprendre que les gens se focalisent sur le tapping. Les autres domaines que je maîtrise, comme le jeu intervallique, ne sont pas aussi sexy et flashy.

Tu avais été très affecté par la mort de Michael Jackson. Comment te sens-tu aujourd’hui par rapport à ça ?
Il me manque toujours, mais ça va. J’ai surtout été hyper triste pour ses enfants. Concernant Michael, je suis convaincue que sa mort a été comme une délivrance. Il a été tellement harcelé et traîné dans la boue par les médias… il ne pouvait plus bouger le petit doigt sans faire les gros titres, et pour lui, c’était devenu insupportable. Michael aspirait simplement à être un bon père de famille, mais ses problèmes financiers l’ont obligé à accepter de tourner à nouveau, ce dont il n’avait pas du tout envie. Des vampires ont profité de sa situation de faiblesse pour lui faire signer un contrat, et comme souvent, il ne l’a pas vraiment lu. Il s’est retrouvé embarqué pour une cinquantaine de shows, ce qui était une folie étant donné son état de santé. Ces personnes savaient également que Michael aurait une plus grande valeur marchande mort que vivant. Il en avait conscience lui aussi, et ça le rendait extrêmement paranoïaque. On ne saura jamais exactement de quoi il est mort. Ce business est tellement sombre et dégueulasse. Les types qui gèrent aujourd’hui le catalogue de Michael vont s’engraisser en sortant des albums posthumes encore et encore, ce que je trouve scandaleux. Michael était un perfectionniste maladif, et cette musique était restée dans ses tiroirs pour une bonne raison : il n’en était pas satisfait. Lorsqu’il a entendu le premier mix de Triller, il a fondu en larmes. Il était tellement déçu et frustré qu’il a exigé que toutes les chansons soient remixées jusqu’à ce qu’il en soit pleinement satisfait. Sans cette exigence, peut-être que l’album n’aurait pas fait un tel carton.

Ludovic Egraz