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N°89

MattRach – Surnaturel

Dans l’inconscient collectif des français, MattRach est un virtuose de la guitare star de YouTube. Avec son premier opus Ovni, il se dévoile artistiquement et démontre enfin toute l’amplitude de son talent.

 

Il y a une décennie à peine, Mathieu Rachmajda, alias MattRach, devenait le premier guitariste star du web en France. À cette époque pas si lointaine, le concept même du « youtubeur professionnel », capable de payer ses factures avec les retombées publicitaires générées par les vues de ses vidéos (à l’instar de Rémi Gaillard, Norman et Cyprien) était loin d’être rentré dans nos mœurs. Le fameux « Canon Rock » et ses multiples itérations (« The New Canon », « Canon Rock Final », « Canon Rock 100th Anniversary ») totalise 50 millions de vues, un score colossal pour un guitariste instrumental. Depuis, le virtuose nordique, désormais installé à Liège (Belgique), n’a jamais cessé de faire évoluer sa chaîne, distillant régulièrement des adaptations d’incontournables du rock, mais également de hits pop stratosphériques (Rihanna, Drake, Adele, Katy Perry, PNL, entre autres) pour le plus grand plaisir de ses fans (et de ses haters). Aujourd’hui, Matt sort de YouTube pour nous livrer le premier album physique de sa carrière, intitulé Ovni. Composé aux deux tiers de reprises et d’un tiers de titres originaux, cet objet non identifié démontre toute la force et la maturité acquise au fil des années par le guitariste de 26 ans, qui s’est téléporté chez Guitare Xtreme Magazine le temps d’une interview. Allez, on passe en vitesse lumière !

As-tu rencontré des difficultés pour passer de ton statut de youtubeur à celui « d’artiste » ?
Oui, vraiment ! J’avoue qu’on m’a longtemps rangé dans la catégorie « bête de cirque ». C’était de bonne guerre. Voir un gamin triper sur sa guitare et cartonner sur YouTube, c’était nouveau et hors-norme. Je prends toujours un plaisir fou à faire des vidéos, mais au bout d’un moment, j’ai eu envie d’y mettre davantage de profondeur. J’ai commencé à réfléchir à ce que je pouvais faire artistiquement, et j’ai traversé des périodes de doute. Je me cherche toujours d’ailleurs (rires). Le cheminement qui m’a amené à réaliser Ovni a été long, et il s’agit d’une première étape.

Es-tu toujours branché par le shred ?
Beaucoup moins qu’avant. Mes challenges aujourd’hui, c’est plutôt la recherche sonique et le travail autour de l’expressivité. Jouer de la guitare, ce n’est qu’une toute petite partie de mon travail. Je passe la majeure partie de mon temps à réfléchir, à chercher des concepts intéressants. Jouer, c’est la partie la plus facile pour moi, parce que j’ai certaines facilités. Je lance souvent l’enregistrement sans connaître parfaitement le morceau, et je fonctionne à l’instinct, phrase après phrase. Ces dernières années, j’ai quand même eu une réflexion au niveau de l’intonation et du feeling. Au bout d’un moment, j’ai lâché les bends qui devenaient trop systématiques dans mon jeu, et j’ai travaillé sur les glissés pour développer autre chose.

« J’aime aussi être là où les gens ne m’attendent pas. »

 

Comment fais-tu pour exercer un tel contrôle et une telle force sur l’instrument en jouant peu ?
J’ai toujours eu de grosses facilités sur le plan technique. D’ailleurs, mon niveau « sportif » à la guitare n’a pas évolué depuis quinze ans, et j’aurais pu jouer sans problème « Canon Rock » quand j’étais en sixième. Mon prof était un mec très compétent, ce qui aide, mais j’assimilais à toute vitesse ce qu’il m’apprenait. J’ai aussi une morphologie qui va bien au niveau de mes mains, et avec le temps, mes ligaments se sont même étirés et assouplis, ce qui fait que les doigts de ma main gauche sont plus longs de quelques millimètres, regarde (il juxtapose ses mains pour me montrer ndr).

Impressionnant ! Tes vidéos récentes et ton album présentent beaucoup de réadaptations de rap commercial et de pop. Pourquoi t’être attaqué à ce répertoire ?
La plupart des gratteux vomissent cette musique, alors c’est très intéressant pour moi de les montrer sous un autre jour, et de mettre en avant que finalement ce sont de bonnes mélodies.

Tu aimes vraiment ça ?
Par forcément, et d’ailleurs, ma démarche est un peu schizophrénique. Si j’apprécie certains de morceaux, il y en a que je décide de réarranger à ma sauce justement parce que je les déteste. C’est un peu comme un exorcisme (rires). Bon et puis j’aime aussi être là où les gens ne m’attendent pas. J’aurais pu jouer la carte de la facilité en jouant des morceaux de guitare connus, mais quel intérêt ? Autant reprendre du PNL (sourire).

D’ailleurs, les gars de PNL ont partagé tes vidéos…
Oui, c’est arrivé deux fois. C’est une histoire de ouf ! Quand j’ai découvert PNL, je connaissais un peu le cloud rap américain, mais j’ignorais que ça existait en France. Chez PNL, je trouvais les mélodies et les harmonies intéressantes, et pas mal d’idées de prod retenaient mon attention. Ma limite, c’était les textes (rires). J’étais aussi fasciné par le nombre de fans qu’ils arrivaient à fédérer. Je me suis dit que je pouvais trouver une façon de faire sonner leurs chansons avec ma gratte. Je voulais aussi créer le débat. Honnêtement, j’étais à peu près certain de me faire démonter par la communauté guitaristique. En fait non, ils ont été plutôt réceptifs.

N’est-ce pas aussi une bonne stratégie d’amener la génération Z à s’intéresser à la guitare ?
Mais carrément ! La guitare aujourd’hui, c’est une communauté un peu vieillissante. Les guitaristes « médiatisés » ont en gros la trentaine. Les gamins qui adorent PNL, ils ne savent peut-être même pas à quoi ressemble une guitare. Pour eux, c’est éventuellement un élément d’accompagnement derrière un chanteur, et encore… C’est vraiment dommage, surtout que l’avènement de l’électro les a éloignés de la notion même « d’ instrument ». Il faut être conscient qu’aujourd’hui, avec un iPad et de bonnes idées, on peut manipuler des sons déjà très bien produits et créer des instrumentaux qui défoncent. Les gens recherchent de plus en plus la facilité, et dans ce contexte-là, c’est plus difficile qu’avant de dire à un gamin : « Tu vas devoir trimer et te faire saigner les doigts pendant cinq ans pour arriver au même résultat avec une gratte ». Donc, c’était un pari qui m’intéressait d’essayer de capter l’attention des mômes avec une vidéo fun montrant un mec de 26 ans, plus proche de leur génération, jouer la musique qu’ils kiffent avec une guitare. Par miracle, ça a matché. J’espère que certains ont été suffisamment touchés sur le plan émotionnel pour avoir envie de franchir le pas.

Concernant Ovni, pourquoi ce mélange de covers et de titres originaux ?
Parce que pour moi, qu’il s’agisse d’adaptation ou de compo, il y a une continuité dans mon travail, et le lien se fait au niveau du son et de l’esthétique. Je m’approprie vraiment les chansons de Rag’n’Bone, d’Adele ou encore de Sia.

Quid des adaptations de PNL ?
En fait, et c’est un peu regrettable, je n’ai pas pu les inclure dans l’album pour des raisons légales, mais comme ils m’ont déjà « validé » sur leurs réseaux sociaux et qu’ils ne m’ont pas demandé de dégager les vidéos de ma chaîne YouTube, ce n’est pas si grave… Je présente d’autres covers tout aussi intéressantes.

En termes de perspective, vois-tu ton travail sur YouTube s’inscrire sur le long terme ?
Au départ, j’étais persuadé que ce serait un truc éphémère, mais force est de constater que c’est quelque chose qui s’inscrit dans la continuité. Je suis sur YouTube depuis onze ans maintenant, et ma chaîne comporte quelque 150 vidéos. Même « Canon Rock » gagne toujours des vues. Je continue d’attacher beaucoup d’importance à ma chaîne et à mes contenus, et mes vidéos récentes me permettent toujours de gagner ma vie, ce qui est vraiment cool. Et puis l’aspect communautaire est puissant et addictif. C’est assez dingue de se sentir lié directement à toute une communauté. Les chiffres aussi sont addictifs, le fait de regarder les vues et les likes.

« Les gamins qui adorent PNL, ils ne savent peut-être même pas à quoi ressemble une guitare. »

Comment réagis-tu face à tes haters ?
Heureusement, j’en ai beaucoup moins aujourd’hui. À une époque, sur Facebook, il y avait un groupe intitulé « sauvons la planète, brûlons Mattrach ». C’était la folie, je me faisais carrément insulter. Ça me faisait marrer, et puis j’ai vite réalisé que c’est une bonne chose d’avoir des haters. Les débats apportent de la stimulation. Ce qui m’aurait vraiment déprimé, ça aurait été l’indifférence générale. Je n’ai pas forcément envie de mettre tout le monde d’accord.

Joueras-tu cet album sur scène ?
Oui, mais je ne sais pas encore sous quelle forme. Je veux proposer quelque chose de plus original qu’un groupe conventionnel. Dans l’idéal, j’aimerais collaborer avec un DJ et être une sorte de « MC guitariste ». J’aimerais aussi travailler sur des featuring avec d’autres artistes, éventuellement des chanteurs.

Qu’est-ce qui t’inspire en ce bas monde ?
Tout ce qui touche au surnaturel, d’où le titre de l’album. Je m’intéresse à l’ufologie, aux mystères qui entourent les civilisations anciennes. Je suis inspiré par l’indicible, tout ce qui nous échappe. Sans entrer dans les détails, j’ai vécu quelques expériences personnelles assez marquantes.

Les extra-terrestres t’ont kidnappé durant ton sommeil ?
Non, quand même pas (rires). Ovni fait aussi référence au fait que ce disque est à part dans ma carrière, parce que c’est le premier qui sort en physique sur un vrai label. Il marque un nouveau départ vers l’inconnu, parce que j’ai désormais une équipe autour de moi. Je me sens stimulé, entouré, épaulé…

Quelle est la guitare que l’on voit sur la pochette d’Ovni ?
J’ai fait la connaissance de Jürgen Musil, un luthier autrichien fondateur de la marque Musil-Guitars. Il ne se passait plus grand-chose avec mon ancien sponsor quand Jürgen m’a contacté en m’expliquant qu’il recherchait de nouveaux artistes très présents sur YouTube. J’ai été intéressé. La guitare qu’il m’a donnée, la Vision Deluxe, est compacte, facile à jouer, très polyvalente, avec un diapason court, et de bons humbuckers. J’ai tout enregistré avec cette guitare et un Tubeman Hughes & Kettner. Tu vois, je ne suis vraiment pas un « gear nerd » (rires).

En dehors de la gratte de ta chaîne, quels sont tes centres d’intérêt ?
Le sport, qui est une activité vitale pour moi. Je pratique la course à pied quotidiennement. Dès que j’arrête de bouger, je me sens mal. Autrement, il y a les jeux vidéo. Pareil, je joue tous les jours en réseau sur PC. J’adore les jeux de stratégie et de survie. S’il y a des lecteurs de Guitare Xtreme qui veulent m’affronter sur Rocket League, ils sont les bienvenus.

Ludovic Egraz