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N°155

Interview Sortilège : VERS CONTRE FER

Interview Sortilège (Olivier Spitzer & Michael Zurita) : VERS CONTRE FER

Fleuron du heavy metal « made in France », Sortilège revient avec Le Poids de l’âme, un album à la production massive et moderne, nouveau chapitre de la « seconde vie » du groupe. Entre mythologie et heroic fantasy, les textes de ce 8e opus arborent en filigrane le jugement, le deuil et la résilience, en écho au traumatisme de la perte du guitariste Bruno Ramos. Olivier Spitzer et Michaël Zurita se sont confiés à Guitare Xtreme.

Quarante ans après avoir posé les jalons du heavy metal français, le rafiot Sortilège continue de tenir le cap contre vents et marées et n’a rien perdu de sa puissance incantatoire. Toujours à la barre, le capitaine et chanteur Christian « Zouille » Augustin, unique survivant du line-up historique, revient nous prouver que sa flamme brûle plus fort que jamais avec sa nouvelle équipée sauvage et affûtée, ainsi qu’un album tout juste sorti des hauts-fourneaux, Le Poids de l’âme, oeuvre complexe enfantée dans la douleur, celle de la perte d’un frère, le guitariste Bruno Ramos, emporté par un cancer fulgurant l’année dernière. Sous l’impulsion de Zouille, le groupe (Olivier « Commandant » Spitzer à la guitare rythmique et à la production, Sébastien Bonnet à la basse et Clément Rouxel à la batterie) a rassemblé ses forces, épaulé par un nouveau guitariste soliste, Michaël Zurita (un virtuose connu pour ses frasques avec Satan Jokers et Furious Zoo, et qui avait déjà tâté du Sortilège en participant à l’aventure Zouille & Hantson), et s’est enfermé pour mettre au monde cette nouvelle collection de chansons fougueuses et introspectives, au coeur desquelles riffs tranchants et envolées lyriques sondent les zones d’ombre de l’âme humaine. Entre héritage et renaissance, Olivier et Michaël ont posé leurs guitares pour rencontrer Guitare Xtreme Magazine et évoquer l’aventure de cet album et la construction d’un nouveau son à la fois moderne et viscéral. Nous avons également pu nous entretenir avec Christian afin de rendre hommage à Bruno et d’aborder la revanche sur l’adversité que représente Le Poids de l’âme.

©Nidhal Marzouk

LA DISPARITION DE BRUNO RAMOS IL Y A QUELQUES MOIS A-T-ELLE IMPACTÉ L’ÉNERGIE OU L’ÉCRITURE DE CET ALBUM ?
Olivier : Oui, et à bien des égards. Bruno était pour nous un collaborateur essentiel. Il avait été à l’origine de la création du tribute Sortilège en 2017 et il faisait partie de la souche de la renaissance du groupe, et cela même avant mon arrivée. Outre ce que nous partagions dans la musique, nous avions une relation de fraternité, parce qu’il habitait dans le sud et que dès qu’il montait à Paris pour travailler avec nous, il vivait chez moi, alors en cinq ans, nous nous sommes beaucoup rapprochés. Son décès a été tellement soudain que cela nous a énormément affectés moralement.

AVIEZ-VOUS L’ESPOIR QU’IL S’EN SORTIRAIT ET REVIENDRAIT DANS LE GROUPE ?
O : Nous savions que sa maladie était très agressive et probablement mortelle, mais nous gardions tout de même un petit espoir. Lorsque Michaël est arrivé pour nous prêter main forte au mois de janvier, on continuait d’y croire. Il est parti au mois de mai, au moment où les sessions d’enregistrement ont débuté. Nous avions déjà attaqué les maquettes avec Michaël pour prendre de l’avance, et il savait aussi qu’il devait être opérationnel pour assurer notre concert au festival Keep It True. Chez Sortilège, le dossier guitare solo est assez conséquent, parce que ça joue sans arrêt et que tout est écrit à la note près. Bruno avait réalisé un énorme travail en remettant au goût du jour les parties de Stéphane Dumont sur tous les anciens titres, donc Michaël a dû enfiler ses chaussures pour assimiler tout ce répertoire, et en enfiler une seconde paire pour ingurgiter toutes les chansons récentes.

« Avec Christian et Olivier, nous avons créé une ligne directrice dans l’approche de la guitare solo qui trace une continuité historique. » Michaël

 

 

 

MICHAËL, AS-TU APPRIS LES PARTIES LEAD QUE BRUNO AVAIT ÉBAUCHÉES À LA NOTE PRÈS ?
Michaël : Non, forcément je m’en suis un peu inspiré, mais nous avons tout recomposé en studio avec Olivier et Christian. O : Il y a quelques inspirations de parties lead émanant de Bruno que nous avons conservées, mais Michaël a mis sa patte personnelle, et la plupart des riffs ont été composés par moi-même. Il n’y a que le dernier titre de l’album, « Le monde de l’oubli », qui avait été coécrit avec Bruno.

J’IMAGINE QUE LE CHOIX DE MICHAËL S’EST IMPOSÉ ASSEZ NATURELLEMENT…
O : Oui, parce que nous avions déjà travaillé ensemble dans Satan Jokers, et en plus, il était disponible, ayant une vie professionnelle pouvant s’aligner avec son engagement dans le groupe. Évidemment, il avait aussi toutes les capacités humaines et techniques pour nous rejoindre.

DE PLUS, MICHAËL AVAIT DÉJÀ PARTICIPÉ AU TRIBUTE ZOUILLE & HANTSON…
M : Oui, c’était il y a une quinzaine d’années et Olivier était déjà partie prenante de ce tribute. Nous avions déjà bossé pas mal d’anciens titres de Sortilège à cette occasion, comme « D’ailleurs », « Le cyclope de l’étang », « Quand un aveugle rêve », « Civilisation Perdue » et quelques autres, parce que nous avions été programmés sur l’édition 2009 du festival Keep It True. J’avais pris énormément de plaisir à jouer ces chansons et l’expérience m’avait beaucoup plu. Je savais donc où je mettais les pieds et les doigts, surtout que je connaissais déjà Christian et Olivier.

QUELLE A ÉTÉ TA RÉACTION LORSQUE LES GARS T’ONT APPELÉ POUR PRENDRE DÉFINITIVEMENT LE RELAIS DE BRUNO ? CE N’EST JAMAIS UNE POSITION FACILE…
M : Je me sentais comme eux, très choqué. Olivier m’a appelé pour m’informer de la situation. La pilule a été difficile à avaler, mais ensuite, il a fallu réagir très vite et prendre des décisions. Nous nous sommes laissés quelques jours de réflexion, mais dans ma tête, la chose était déjà actée. J’avais très envie de faire partie du groupe.

STÉPHANE DUMONT ET BRUNO ONT IMPRIMÉ LEUR PATTE DANS LE STYLE SORTILÈGE. AS-TU CHERCHÉ À ÉTABLIR UNE SORTE DE CONTINUITÉ STYLISTIQUE ENTRE LEURS JEUX ET LE TIEN ?
M : Oui, évidemment, mais je ne l’ai pas fait tout seul, Christian et Olivier m’ont beaucoup aidé en me prodiguant pas mal de conseils quant à la direction artistique. J’apporte forcément mes influences, mon jeu et ma sensibilité, mais il s’agit d’un travail d’équipe. Tous les trois, nous avons créé une ligne directrice dans l’approche de la guitare solo qui trace cette continuité historique. De mon côté, j’ai fait pas mal de relevés, puisque, comme l’expliquait Olivier, il n’y a pas d’improvisation. Le fait de travailler les solos et tous les contrechants m’a permis de bien m’imprégner du style.

CONCERNANT LE POIDS DE L’ÂME, LES SOLOS ONT ÉTÉ ENTIÈREMENT COMPOSÉS ÉGALEMENT ?
M : Totalement ! On se pose avec Christian et Olivier, on définit pour chaque morceau la direction à suivre pour les parties solos, on établit des phrases, on structure les solos, et puis ensuite, en concert, tout est rejoué à la note. Après, évidemment, sur des fins de phrases un peu shred où il n’y a pas d’enjeu mélodique, je peux broder et me lâcher un peu, mais les solos font partie intégrante des compositions. De toute façon, le heavy metal n’est pas une musique se prêtant à l’improvisation. J’ai travaillé dans beaucoup d’autres projets où les parties solos étaient très écrites.

TOI, OLIVIER, TU TE CONCENTRES À 100 % SUR LES RIFFS ET LA RYTHMIQUE…
O : Oui, la guitare rythmique, c’est ma spécialité depuis une quarantaine d’années, et c’est très important dans ce genre de musique. Quand le soliste s’exprime constamment, il faut assurer une grosse présence à la rythmique, que ce soit au niveau de la solidité, du son ou des ambiances. Je n’ai jamais eu le talent pour être un bon soliste et je suis plutôt fainéant, mais j’ai d’autres qualités. Je suis bon pour coordonner les choses, composer des riffs, produire et assurer la direction artistique.

©Amy Prada

COMMENT DÉFINIRAIS-TU LE STYLE DE MICHAËL ?
O : Si je le compare à Bruno, je dirais qu’il est moins rock’n’roll dans son approche et davantage metal, ce qui a occasionné quelques ajustements côté matos. Bruno avait l’habitude de se brancher dans une tête Victory Kraken avec un son assez « raw ». Michaël a essayé de jouer avec, mais ça ne lui correspondait pas du tout. Il a essayé plein d’amplis qui sont dans mon studio, et son choix s’est porté sur une tête EVH Stealth avec quelques pédales.

TU ENDOSSES DONC ÉGALEMENT LES RÔLES D’INGÉNIEUR DU SON ET DE DIRECTEUR ARTISTIQUE…
O : Oui, parce que j’ai presque quarante ans d’expérience dans ce boulot. J’ai longtemps été ingénieur du son au Studio Davout, si bien que dans la plupart des projets où j’ai joué, je me suis chargé de la réal. Tout est plus simple en travaillant chez moi, que ce soit en termes de budget, de logistique ou de créativité, parce que dès que nous avons une idée, nous pouvons la concrétiser immédiatement sans avoir à débourser quoi que ce soit. On fait des maquettes en programmant les batteries de Clément Rouxel en MIDI, et puis on peut tout retravailler et réenregistrer à volonté. Quant à la direction artistique, c’est quelque chose que je fais avec Christian. J’apporte mon expertise technique au niveau du son, et lui apporte sa patte artistique sur toutes les parties de l’album, que ce soit la batterie, la basse ou les guitares. Il peut nous demander de remplacer un accord, de modifier le caractère d’un riff ou bien de changer des structures. Ensuite, chaque partie fait l’objet d’une écriture collective et méticuleuse. Lui et moi drivons ensemble les prises des uns et des autres. Olivier Garnier nous a également donné un coup de main quant au choix des morceaux. À un moment, il nous manquait quelques chansons correspondant au style classique de Sortilège, alors « Medusa » et « Le Poids de l’âme » ont été écrites à la fin, spécifiquement pour ce disque.

« Je suis un peu le garant de cet équilibre entre une certaine recherche de nouveauté et de modernité et le respect de l’ancien style correspondant aux albums des années 80. » Olivier

 

 

CHRISTIAN EST LE DERNIER MEMBRE ORIGINEL DE SORTILÈGE. EN TANT QUE PRINCIPAL COMPOSITEUR, ET MÊME SI VOTRE STYLE S’EST MODERNISÉ, ES-TU EN QUELQUE SORTE LE GARANT DE L’ADN DU GROUPE ?
O : Totalement, et je dois même souvent réfréner Christian, parce que lui, il est super aventureux et toujours prêt à expérimenter de nouvelles approches, comme les sons inspirés du néo-metal, notamment les accordages qu’on avait expérimentés sur Apocalypso. Il y a également deux chansons en Si dans Le Poids de l’âme : « Colère » et « Horizons ». Donc oui, je suis un peu le garant de cet équilibre entre une certaine recherche de nouveauté et de modernité et le respect de l’ancien style correspondant aux albums des années 80.

IL Y A DES TOUCHES DISCRÈTES DE PIANO SUR « HORIZONS » ET « LE MONDE DE L’OUBLI ». VOUS VOULIEZ ÉLARGIR UN PEU VOTRE SPECTRE ?
O : Oui, nous l’avions déjà fait sur Apocalypso avec Kevin Codfert de Myrath qui nous avait concocté de super arrangements symphoniques sur « Derrière les portes de Babylone » et « Apocalypso », et cette fois, certaines chansons ont appelé des arrangements de piano, et c’est notre pote Gilles Villeroy (ex-Face to Face, ndlr) qui joue sur l’album. L’arrangement guitare en arpège sur « Le monde de l’oubli » nous semblait un peu trop daté, alors nous l’avons allégé et avons ajouté du piano pour renforcer le côté tragique de la chanson. Sur l’intro un peu « Boléro de Ravel » d’« Horizons », nous avons renforcé les guitares avec des violons. Quant au piano sur le refrain, il apporte quelque chose d’un peu dramatique. Personnellement, je suis toujours ouvert à ce genre de mélange, comme ce que Black Sabbath avait fait sur Technical Ecstasy. Nous n’avons pas peur d’expérimenter.

LES SOLOS DE GUITARE SONT VRAIMENT BIEN GAULÉS, MAIS IL Y A TOUJOURS UNE CERTAINE URGENCE…
M : Pourtant, j’ai fait autant de prises que nécessaire jusqu’à ce que je sois satisfait, et parfois, il m’arrive de faire des drops pour de petits détails que m’indique Christian, que ce soit un choix de notes à certains endroits, une intention ou une expressivité particulière sur un vibré. En revanche, ce travail de détail ne doit pas rendre la musique stérile, et à l’écoute, même si un solo a été réalisé en plusieurs tronçons, il doit sonner comme s’il avait été joué live pour la première fois. Généralement, je travaille chez moi avec un Marshall JMP-1 boosté par une Tube Screamer avec un Torpedo, et puis on réampe tout chez Olivier avec l’ampli EVH et une pédale Xotic BB Preamp qui ajoute un côté incisif.
O : Nous avons utilisé deux enceintes 4 x 12″, une Mesa/Boogie Rectifier qui est la base du son actuel de Sortilège et une N.O.S, chacune repiquée avec trois micros. De mon côté, je joue aussi sur une tête EVH, mais la version EL34, sans aucune pédale. Pour les sons plus crunchy, nous avons branché d’autres amplis, comme un Orange ou un Marshall JMP et tous les cleans ont été faits avec un ampli Supro.

©Amy Prada

QUELLES GUITARES UTILISEZ-VOUS ?
O : Moi, ce sont des Gibson à 99 %, principalement des Explorer et aussi des Les Paul Custom et Standard qui sont un peu plus chiantes à emmener en tournée, mais que j’utilise beaucoup en studio. Elles sont quasiment toutes montées avec des micros DiMarzio.
M : De mon côté, je joue sur Ibanez depuis 35 ans. J’ai craqué en découvrant Passion and Warfare de Steve Vai. Ce sont principalement des modèles RG et JEM. Nous n’avons pas d’endorsement. Nous n’en avons pas besoin, nous sommes déjà bardés de matos. J’ajouterais que, pour nous, c’est un luxe de ne pas avoir de contrat et de rester libres de jouer avec ce que nous voulons.

VOUS AVEZ DÉJÀ DONNÉ QUELQUES CONCERTS AVEC CE LINE-UP. COMMENT DÉCRIRIEZ-VOUS VOTRE NOUVELLE ALCHIMIE LIVE ?
O : C’est un réel changement. Nous avons dû repenser un peu l’équilibre sonore du groupe avec l’arrivée de Michaël qui a un son très différent de celui de Bruno, beaucoup plus brillant. Mon réglage d’ampli, par exemple, a totalement changé pour coller avec la couleur qu’il apporte.

Christian « Zouille » Augustin : La parole du taulier

Nous avons voulu parler avec Christian afin d’évoquer le souvenir de Bruno Ramos et de rendre hommage à son talent et à l’homme qu’il était. Le sujet reste sensible pour le chanteur qui s’est également confié quant à la renaissance de son groupe et sa vision artistique.

©V-Photographie

CET ALBUM MARQUE UNE NOUVELLE ÉTAPE POUR SORTILÈGE. DANS QUEL ÉTAT D’ESPRIT L’AVEZ-VOUS CONÇU ET ENREGISTRÉ ?
Avec la disparition de Bruno, l’atmosphère était forcément particulière. Nous avions commencé à façonner de nouvelles chansons avec lui et, soudain, tout s’est effondré, d’un seul coup. Alors, nous avons dû faire preuve de résilience pour remettre la main à la pâte et continuer. Heureusement, Michaël nous a rejoints. Ce gars est tellement talentueux… C’est une personne calme qui travaille rapidement, et même si nous étions loin d’avoir le moral, sa présence nous a donné un bon coup de boost.

LES TEXTES EXPLORENT LA MYTHOLOGIE AVEC EN SECONDE LECTURE DES THÈMES TELS QUE LA LUTTE INTÉRIEURE OU LA RÉSILIENCE. SONT-ILS TEINTÉS DE VOTRE ÉTAT D’ESPRIT DU MOMENT ?
Oui, par le biais de métaphores. Dans mon écriture, je donne des clés aux gens et, ensuite, c’est à eux d’ouvrir leurs propres portes. C’est ce qui m’intéresse, faire rêver et réfléchir, avec une certaine poésie et choix de mots. Chacun peut comprendre mes textes avec sa propre lecture, même si à un certain degré, ils sont empreints de mon ressenti, de mon vécu, de ma vision de la vie et de la mort, de la difficulté à surmonter les épreuves de l’existence. Ils expriment également le fait qu’il est possible de tout accomplir en travaillant sur soi pour entretenir cette flamme intérieure qui nous anime, par exemple en explorant des domaines tels que la philosophie, la psychologie, l’hypnose ou la programmation neurolinguistique. En tant qu’hypnothérapeute, j’aide beaucoup de gens à avancer dans leur vie et ce cheminement transpire forcément de mes textes.

TA VOIX A BEAUCOUP ÉVOLUÉ DEPUIS LES ANNÉES 80, PLUS ROCAILLEUSE ET MOINS HAUT PERCHÉE. QUEL TIMBRE PRÉFÈRES-TU ?
Ma voix a pris de la bouteille, nous avons été obligés de descendre un peu les tonalités des morceaux, mais je la préfère de loin à celle que j’avais avant. Je ne supporte plus ma voix sur les anciens albums. C’est trop aigu, et pour être franc, ça m’énerve (rires).

« Pour moi, Bruno était un ange, un garçon capable de faire un détour de centaines de kilomètres pour venir te voir et juste passer quelques heures avec toi. Il aimait les fans et passait du temps à discuter avec eux, et même fatigué, il était toujours là pour eux. »

©Olivier Girard

ON RETROUVE LES RACINES DU SORTILÈGE D’ANTAN, MAIS AVEC UNE PUISSANCE DE FRAPPE CONTEMPORAINE. COMMENT AVEZ-VOUS ATTEINT CET ÉQUILIBRE ?
En gardant les oreilles ouvertes sur ce qui sort actuellement. J’aime les choses puissantes, et ma vision, c’est de concevoir des chansons de metal très fortes, mais avec de la mélodie, des textes qui véhiculent des émotions et une voix dévoilant ses différents timbres et registres. Beaucoup de groupes d’aujourd’hui ont la puissance, mais on trouve rarement chez eux des mélodies, parce que les chanteurs sont plutôt des « screamers » et c’est difficile de comprendre ce qu’ils racontent. Peut-être est-ce le miroir de la société qui devient de plus en plus violente ? Je ne sais pas, mais c’est un peu au détriment du sens artistique et de notre héritage musical. En revanche, ces groupes ont un son hyper massif et puissant, et j’adore ça. La chanson « Origines » illustre bien cet équilibre dont tu parles. C’est typiquement un morceau que nous n’aurions pas été capables de faire avant et qui montre bien le virage que nous sommes en train d’amorcer, avec une ouverture vers d’autres couleurs.

AURAIS-TU IMAGINÉ, IL Y A QUELQUES ANNÉES, QUE SORTILÈGE RENAÎTRAIT DE SES CENDRES ET SE REMETTRAIT SUR LES RAILS DU SUCCÈS ?
Pas une seule seconde, non. Pour moi, c’était plié. J’avais fermé la boutique et tiré un trait sur le metal, mais j’ai continué de chanter durant vingt ans en faisant du gospel. L’idée de reformer le groupe ne m’effleurait même pas, surtout pas avec les anciens (rires). Nous avons relevé les manches, j’ai dû me battre pour récupérer le nom et monter une nouvelle équipe, mais aujourd’hui, le Sortilège 2.0 est vraiment lancé, avec un gros niveau, et nous faisons pas mal de concerts. C’est une grande fierté.

COMMENT DÉCRIRAIS-TU L’APPORT DE BRUNO À CE NOUVEAU SORTILÈGE ?
Je commencerais par le côté humain de Bruno, son côté chaleureux, souriant, aimable, toujours prêt à faire le fou, et surtout un mec d’une humilité et d’une profondeur rares. Pour moi, Bruno était un ange, un garçon capable de faire un détour de centaines de kilomètres pour venir te voir et juste passer quelques heures avec toi. Il aimait les fans et passait du temps à discuter avec eux, et même fatigué, il était toujours là pour eux. Côté musique, Bruno était un guitariste hyper talentueux, avec beaucoup de chaleur et de mélodie dans son jeu. Il comprenait toujours mes idées. Il m’arrivait de lui souffler des bouts de solo en chantant, et il arrivait toujours à broder dessus et à créer des choses extraordinaires. Il était toujours partant et motivé et n’hésitait pas à se remettre en question et à recommencer un solo pour que ce soit encore mieux. Pour moi, il fait partie des grands de la guitare en France.

AS-TU EN MÉMOIRE DES MOMENTS QUI RÉSUMENT VOTRE COMPLICITÉ ARTISTIQUE ?
Oui, en fait, il y a de nombreux morceaux que nous avons écrits ensemble où ma voix et sa guitare s’entremêlent. Pour moi, le morceau qui représente le plus Bruno, c’est « Apocalypso », parce qu’il est long et Bruno intervient en permanence, suivant et emmenant la voix, jusqu’à cette apothéose où il s’envole littéralement avec des solos extraordinaires. Il est derrière, il soutient ma voix en se mettant en retrait, et quand il le faut et que c’est son moment, alors il prend la lumière, avec ce mélange de sensualité et de puissance. Pour moi, c’est ça, Bruno.

ALLEZ-VOUS LUI RENDRE UN HOMMAGE ?
Tu sais, j’en parle toujours. Nous allons faire les Zénith de Paris, Nantes et Toulouse avec Saxon, qui étaient à l’origine prévus en 2025, et il se trouve que la date de Paris est le 17 mai, or Bruno est mort le 18. Cela va être vraiment particulier, parce que je sais qu’il aurait adoré faire ce concert. Il y a des mots qui seront dits ce soir-là, mais évidemment, nous aimerions beaucoup faire un concert spécialement pour lui rendre hommage.

Ludovic Egraz