
Vingt ans après avoir marqué les esprits avec leur approche atypique et leurs mélodies hybrides, les irréductibles Bordelais de Nihil reviennent aux affaires. À l’occasion de la sortie de leur double projet Aphelion / Perihelion, le guitariste et cofondateur Pierre Tabel revient sur les belles années du groupe, les désillusions de l’industrie musicale, et ce besoin viscéral de reformer les rangs entre vieux camarades. Rencontre avec un musicien lucide, passionné et plus que jamais ancré dans son époque.

C’est un réel plaisir de te retrouver après toutes ces années. À l’écoute de vos nouveaux morceaux et de vos réenregistrements, on a l’impression que le temps a préservé votre complicité. Qu’est-ce qui a motivé ce retour en studio après une si longue pause ?
C’est avant tout une histoire d’amitié de longue date. Avec Yves Davo, le chanteur, on fait de la musique ensemble depuis 1996, c’est-à-dire trente ans ! Nous sommes de vieux camarades. On a vu nos enfants grandir, on est partis en vacances ensemble. Pareil pour Yoann Roy (basse) et Nicolas Monge (guitare, clavier), qui ont stabilisé la formation au début des années 2000. On ne s’est jamais séparés parce qu’on ne s’entendait pas, bien au contraire. Le véritable déclencheur a été notre producteur Laurent Lefebvre (Base Productions), qui nous chauffait depuis des années. Il ne supportait pas que le groupe tombe dans l’oubli et surtout que nous soyons absents des plateformes de streaming. Au départ, réenregistrer tout notre répertoire nous semblait être un chantier colossal. Et puis, à l’occasion de mon 50e anniversaire, nous en avons reparlé. On s’est dit que la vie est courte, qu’on nous donnait l’occasion de remettre le couvert et que, puisqu’on s’entendait toujours aussi bien, il fallait le faire. Après avoir listé une dizaine de morceaux, on s’est mis à répéter et la magie a tout de suite opéré.
Alors justement, ce retour s’articule autour d’un concept très fort, Syzygy, qui est en deux volets : Aphelion d’un côté et Perihelion de l’autre. On s’y perd un peu. Peux-tu nous expliquer ce choix ?
Alors là, c’est typiquement le genre de concept un peu tordu où, historiquement, nous sommes très forts pour larguer les gens (rires). Le nom du concept global, Syzygy, désigne l’alignement de trois planètes. Pour nous, modestement, les planètes s’alignaient enfin. Aphelion représente le point de l’orbite le plus éloigné du Soleil. C’est le passé avec les anciens morceaux remis au goût du jour. Perihelion, c’est le point le plus proche, c’est-à-dire le présent, l’album de morceaux 100 % inédits. C’était une super idée sur le papier… Sauf qu’aujourd’hui, quand tu balances tout ça sur les plateformes de streaming, les gens s’en cognent royalement et ça tombe complètement à plat. Nous n’avons jamais été doués pour le marketing.
« On ne s’est jamais séparés parce qu’on ne s’entendait pas, bien au contraire. »

À vos débuts, vous étiez un peu perçus comme des électrons libres dans cette scène néo-metal de la fin des années 90. Comment le viviez-vous ?
On disait souvent qu’on était un groupe de néo, ce qui n’était pas vraiment le cas, même s’il nous est arrivé de prendre le train en marche sur certains morceaux. Notre fonds de commerce était ailleurs. À l’époque, avec des groupes comme Pleymo ou Shovel, il nous arrivait fréquemment de jouer devant un public clairsemé, contrairement aux grosses têtes d’affiche du genre. Nous avons vu des groupes se déliter sur scène parce que le public ne suivait pas. Nous, par pure naïveté ou peut-être par force, on faisait notre truc. Si ça prenait, tant mieux, si ça ne prenait pas, tant pis.
Vous avez pourtant frôlé les sommets à plusieurs reprises, notamment avec des signatures avortées chez de grands labels internationaux…
Ce sont les joies de l’industrie musicale (sourire). Pour notre premier album, 1:00 AM, on a failli signer chez Roadrunner aux USA. Le DA, Mike Gitter, qui avait tout de même signé Machine Head, avait flashé sur notre musique. Finalement le deal a capoté et ça été la même douche froide avec EMI. La pire désillusion est arrivée avec le dernier album de l’époque, Figures & Creatures. On venait de signer chez Edel, un gros label européen, après avoir tourné dans les Zéniths avec Sisters of Mercy et Killing Joke. Tout était aligné, la sortie européenne était calée… Et deux semaines avant la sortie, plus rien. La directrice artistique qui nous avait signés venait de se faire virer et tout le projet a terminé au placard. Du coup, de la tournée européenne initialement prévue, nous sommes passés à six petites dates en France. Cet épisode m’a achevé et c’est en grande partie pour cette raison que j’ai préféré lâcher l’affaire à l’époque.
Malgré l’arrêt de Nihil, tu n’as jamais vraiment décroché du milieu musical…
Quand j’ai arrêté Nihil, je suis parti en tournée avec EZ3kiel pendant deux ans, puis j’ai fait beaucoup de régie dans le giron de la world music, notamment en Asie et en Afrique, ce qui a d’ailleurs profondément nourri mes influences ethniques. J’ai monté des boîtes de backline, j’ai été directeur technique à La Condition Publique de Roubaix, j’ai joué dans le projet rock’n’roll Blackstars United avec des membres de Nihil et de Zombie Eaters, et surtout, j’ai créé New Kidz, un projet de métal adapté aux enfants, qui tourne encore aujourd’hui à raison de 35 à 45 dates par an. Et à côté de ça, je transmets mon expérience en tant que référent pédagogique dans une école de spectacle vivant à Bordeaux, et je prends la régie du Krakatoa à la rentrée. Bref, je n’ai jamais eu le temps de m’ennuyer !
Revenons à ce nouvel album, Perihelion. Musicalement, on sent des horizons très larges, avec des influences allant de Meshuggah à At the Drive-In, en passant par Radiohead. Comment s’est passée la composition ?
Sur les deux premiers albums, j’apportais 90 % des musiques et Yves 95% des textes. Sur ce retour, la démarche a été beaucoup plus collective. Nico et Yoann, qui étaient très jeunes à l’époque et subissaient un peu le » binôme des anciens » qu’on formait avec Yves, ont pris une place énorme. Presque tout le monde a mis la main à la pâte. On retrouve toujours ce grand écart permanent entre la structure mélodique, très portée sur le couplet-refrain par Yves, et des fins de morceaux beaucoup plus progressives ou orientées rock indé, un peu à la Neurosis. Et puis, il y a des morceaux plus instinctifs comme » Meteaura (How it Ends) « . Même si les méthodes de production ont évolué, on a tenu à enregistrer les bases basse / batterie / guitare ensemble dans la même pièce, à l’ancienne.

D’ailleurs, côté matériel, tu as troqué tes gros stacks à lampes pour un Kemper et tu joues désormais principalement sur des Jazzmaster modifiées. Le poids des années se fait sentir sur tes vertèbres ?
Oh que oui (rires) ! J’ai 53 ans. J’aime les amplis à lampes, les pédales analogiques et la bonne vieille pression acoustique qui te fait résonner la boîte crânienne. J’ai mis du temps à me mettre à la page, mais trimballer des têtes Marshall et des cabs de partout, c’est devenu un vrai calvaire. J’ai donc fait tout l’album au Kemper, avec de bons profils de Mesa/Boogie et de Marshall. Côté guitares, j’ai délaissé ma Duesenberg pour me consacrer à mes Jazzmaster, dont une préparée par un super luthier charentais basé à Magnac-sur-Touvre, Éric Buelly de l’Atelier Tupelo, qui m’a conçu de super micros. Pour le live, on gère les accordages en drop D et drop C. Le set-up est vraiment bien rodé.
Pour finir, qu’est-ce qui nous attend quant à l’avenir scénique de Nihil ? Allez-vous reprendre la route ?
Pour l’instant, on y va un pas après l’autre. L’objectif premier, c’était de laisser une trace indélébile de notre musique sur les plateformes et de presser enfin notre premier vinyle. Après 15 albums enregistrés dans ma vie, je n’avais jamais eu de vinyle à mon nom : c’est désormais chose faite et c’est déjà un magnifique cadeau. Pour la scène, Laurent prépare de belles choses avec son carnet d’adresses, mais on ne court après rien. On aimerait beaucoup faire une release party à Bordeaux, idéalement au Krakatoa quand il rouvrira, parce qu’il s’agit de notre maison historique. Le Hellfest ou le Motocultor ne nous ont pas encore tendu la main, mais comme on n’attend rien, chaque bonne surprise sera un pur bonus !

Ludovic Egraz



