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N°88

TYLER BRYANT & THE SHAKEDOWN – DOWN PAYMENT BLUES

En ces temps musicaux troublés, le rock’n’roll est désormais loin de tenir la dragée haute aux autres genres populaires. Une poignée de groupes vieillissants reste encore capable de faire vibrer les stades, mais la relève sera-t-elle à la hauteur pour reprendre le flambeau ? Pas sûr, mais si nous devions miser sur un jeune pur-sang, ce serait forcément Tyler Bryant, jeune guitariste surdoué et très charismatique (les lecteurs du magazine Total Guitar viennent de l’élire meilleurs guitariste de blues actuellement en activité), et leader du quatuor Tyler Bryant & the Shakedown, que les amateurs de binaire ont pu voir ces dernières années en première partie d’Aerosmith, AC/DC, ou encore Guns N’Roses. Après un premier album remarqué (Wild Child, 2013), un EP atomique (The Wayside 2015), les nashvilliens enclenchent le turbo avec un nouvel album éponyme dévastateur à base de classic rock vicieux et de blues sulfureux. Guitare Xtreme s’est entretenu avec Tyler. Les yeux encore plein de sommeil (il est 10 heures du matin), le rockeur a répondu à nos questions avec beaucoup d’entrain. Moteur !

Ce deuxième album a été largement forgé avec des fuzz grasses et rocailleuses. Quelles sont tes fuzz de choix ?
Il y en a plein de différentes. Celles que j’ai le plus utilisées sur l’album sont la Zvex Mastotron, carrément monstrueuse, et la Jext Telez Dizzy Tone, qui possède un égaliseur très performant. Je peux vraiment amincir la fuzz et obtenir des textures perçantes et noisy, comme sur le solo de « Don’t Mind the Blood ». Je l’ai aussi utilisée sur « Jealous Me ». J’adore également la Pharaoh de chez Black Art Toneworks, parce qu’elle peut fonctionner soit en mode germanium, soit en mode silicone. Le meilleur des deux mondes, en somme. Autrement, l’un des secrets sur cet album, c’est l’émetteur sans fil Schaffer original. C’est Angus Young qui m’a branché sur ce truc. Allié à un bon vieux Marshall, ça rehausse les harmoniques en boostant légèrement le gain, mais sans écraser la dynamique. Ça apporte vraiment quelque chose d’impressionnant sur les riffs de « Weak And Weapin’ » ou « Easy Target ». Le problème, c’est que je ne l’ai eu que vers la moitié de l’enregistrement. Par contre, je l’ai branché pour tous les solos, puisque je les ai enregistrés à la fin. Mais bien souvent, il n’y a même pas de fuzz.

C’est vrai que parfois, certains amplis à lampes poussés à leur point de rupture peuvent sonner très « fuzzy »…
Mais carrément ! Quand tu pousses un Super Lead à 7 ou 8 et que tu boostes le son avec un bon overdrive, ça commence à sonner bien crade. Si en plus tu utilises un cab un peu rincé, alors l’illusion peut être totale.

« A un moment, quand tu veux quelque
chose, il faut prendre des risques et
aller le chercher toi-même. »

 

 

Côté overdrive, tu as jeté ton dévolu sur une Rodenberg, comme beaucoup de grands de ce monde…
La robustesse allemande (rires) ! Leur Gas Overdrive est juste hallucinante. Mon guitar tech en avait commandé une pour lui. Il est passé à la maison pour me la faire essayer et il est reparti les mains vides. J’en ai désormais trois : une sur mon board, une dans mon sac de voyage en spare, et la troisième reste chez moi. C’est exactement comme un Tube Screamer, mais en beaucoup, beaucoup mieux. Après, les pédales chères ne sont pas forcément les meilleures. Par exemple, ma reverbe est une Holy Grail Electro-Harmonix, qui est toute simple et peu onéreuse. Et puis sur scène, j’essaie de réduire les effets et de me débrouiller avec les contrôles de mes guitares, façon Jeff Beck.

Es-tu également branché par les effets numériques, voire les plug-ins ?
Totalement ! J’adore triturer le son avec les plug-ins Soundtoys que j’ai dans mon Pro Tools. C’est dément les automations que l’on peut programmer avec les delays. Mon grand kiff, c’est d’utiliser mon reamper et d’attaquer mes Marshall en utilisant ces plug-ins. On a pu expérimenter à loisir, parce qu’il n’y avait pas vraiment de deadline. Nous étions juste chez moi, à la cool, en train de faire du son.

A quoi ressemble ton studio ?
Man ! C’est un peu comme un alcoolique qui installerait un pub dans sa cave (rires). Il y a du matos que j’ai accumulé au fil du temps et aussi pas mal de choses que mes rock’n’roll friends me prêtent. Attention, c’est un peu roots. Quand on enregistrait l’album, il y avait des enceintes et des micros dans la cuisine, la salle de bain et le couloir de ma baraque. La nuit, à chaque fois que l’un de nous se levait pour pisser, il se prenait immanquablement les pieds dans un câble ou un pied de micro (rires).

L’autonomie artistique n’a pas de prix…
Tu sais, on avait dû faire l’album précédent en seulement un mois, parce que nous avions l’échéance de la tournée avec Guns N’Roses. Plus jamais ça ! Désormais, si je veux faire soixante prises pour un solo, personne ne vient me prendre la tête, et avec le matos qu’on a, on peut faire de la qualité. Nous avons juste été obligé de refaire les prises de batterie, parce que je manque de hauteur sous plafond pour les overheads. Nous sommes allés au Petti Sound Studio de Nashville avec Caleb (Crosby, batteur ndlr). Ce lieu, qui appartient à mon pote Mark Petaccia, possède une acoustique fabuleuse. C’était un peu chaud, parce que nous n’utilisons pas toujours de click. Sur « Aftershock », il y a des variations de tempo d’au moins cinq points (rires). Heureusement que Caleb est doué et qu’il contrôle parfaitement le tempo.

Après avoir participé à deux des plus grosses tournées de la décennie, vous vous êtes retrouvés sans label à faire cet album en autoproduction. Avez-vous vécu des moments de doute ?
Non, à aucun moment. Dans cette putain de cave, on débitait des troncs d’arbre, mec, on savait que ça allait le faire. Mais je faisais quand même un cauchemar récurrent. Dans ce rêve, on ne choisissait pas les bonnes prises, ou les crossfades (points de montage) étaient tous foirés. C’était un peu comme si j’avais envoyé une lettre d’amour à ma nana en écrivant son nom avec des fautes (rires).

« Dans un stade, quand tu n’as pas les chansons, tu n’as pas d’impact, tu es minuscule. »

Voyez-vous ce disque comme une revanche ?
Un peu, oui. A la sortie de l’EP The Wayside, nous avions mis en boîte un album entier dans un méga studio mais Universal n’a voulu sortir qu’un six titres. Ça a été la douche froide pour nous. Ensuite, nous avons été embarqués par Aerosmith, les Guns et AC/DC pour des tournées gigantesques qui nous ont permis de gagner beaucoup en notoriété. Résultat, Universal a continué de nous prendre pour des jambons. Ils voulaient un autre EP, alors comme nous ne sommes pas du genre patients, on s’est cassé. A un moment, quand tu veux quelque chose, il faut prendre des risques et aller le chercher toi-même.

L’éternelle dualité entre le monde du business et le monde de l’art…
Quand on mélange l’art et le business, c’est comme tirer avec un flingue non chargé (rires). Bien sûr que je veux récolter les fruits de mon labeur, mais je suis avant tout un artiste. Nous ne sommes pas des hommes d’argent, alors nous engageons des gens compétents pour gérer notre carrière, des avocats, des business managers… Désormais, je me retrouve régulièrement en réunion autour d’une table avec ces mecs. Ce n’est vraiment pas ma tasse de thé, mais bon, ça fait partie du job.

Vous avez confié le mix de l’album à John Fields (Soul Asylum, Miley Cyrus, Jimmy Eat World). Pourquoi ce choix ?
On voulait trouver notre Robert Mutt Lange à nous pour mixer le disque, un mixeur pop dont l’approche tranche avec notre façon primitive d’enregistrer du rock. On avait besoin de cet impact, de cette brillance. On a envoyé « Backfire » à John, histoire de voir ce qu’il pouvait en faire. Nous étions en tournée et il nous a renvoyé le titre mixé alors que nous étions en Israël, je crois. Je l’ai écouté avec mes ear monitors et c’était une vraie boucherie. Il a travaillé chez lui à Milwaukee pendant que nous étions sur la route. Il a fait un boulot de fou. Tu peux mettre notre album derrière un Foo Fighters ou un Royal Blood, ça tient vraiment la comparaison.

Quelle est ta recette pour façonner vos sons de guitare en studio ?
J’aime bien les tranches Neve 1023, les préamps API 512c et les micros à ruban. Mais je ne suis pas non plus un geek. Ce sont des outils simples qui fonctionnent. Avec Graham, nous avons utilisé le même backline. Il gicle juste l’overdrive Rodenberg de mon board pour mettre son Klon Centaur à la place. Il y avait mon ampli Fender Princeton Reverb Silverface de 1967 que j’ai acheté quand j’étais gamin. Le HP de 10’’ d’origine a été remplacé par un Eminence Red Coat de 12’’. C’est le seul ampli que l’on peut entendre sur tous mes enregistrements. Nous avions aussi une petite tête Marshall 20 watts Dual Channel et une 100 watts 1959 Super Lead Handwired Reissue.

Et au niveau des guitares ?
Ma Strato rose avec un humbucker (Tyler attrape une double housse et en sort deux guitares) et celle-ci, The Judge, qui est une autre strato avec un micro Tele et un humbucker. Ce sont des custom shop. Ma Strat 1960 n’est jamais très loin en studio, tout comme mon Dobro National de 1931, que j’ai utilisé sur « Ramblin’ Bones ». Graham, lui, est un Les Paul guy. Il avait quelques burst et une belle Junior qui sonne de folie.

Vous avez eu la chance de vivre une expérience magique sur la route avec AC/DC. Qu’avez-vous appris à leur contact ?
Le pouvoir des chansons, mec ! Dans un stade, quand tu n’as pas les chansons, tu n’as pas d’impact, tu es minuscule. A chaque fois que nous étions backstage durant leur set et qu’on regardait le stade s’enflammer quand Angus attaquait les riffs de « Highway to Hell » ou de « For Those About to Rock », c’était de l’adrénaline pure. On a compris que pour marquer l’histoire du rock, il ne fallait pas avoir de bonnes chansons, mais des chansons hallucinantes, des hits intemporels. C’est le dénominateur commun entre AC/DC, Aerosmith, U2 ou même les Foo Fighters.

Et vous alors, vous nous les pondez quand ces titres imparables ?
(Sourire)… On s’y emploie, mec ! Les chansons de notre nouvel album sont sans conteste nos meilleures trouvailles, mais nous allons continuer de travailler dur pour extraire la quintessence de notre jus créatif sans jamais rien lâcher. On y arrivera : « It’s a long way to the top if you wanna rock’n’roll ».

 

Ludovic Egraz